D’ici et d’ailleurs, 126
Île de Houat, 25 septembre 2026

On est fin septembre, et les campeurs ont depuis longtemps décampé : l’ « aire d’accueil » ( – ce lieu n’a pas droit au titre de « camping », et de fait, là, il n’y a rien, à part des sanitaires un peu plus loin) est maintenant déserte. Mais au beau milieu du vaste terrain, reste une monumentale installation. L’ œuvre de N. On ne la voyait pas cet été, noyée dans une foule d’igloos, cabanons et autres habitats plus ou moins précaires.
Fin juillet, à côté de sa tente, N. a construit une cabane, puis des architectures hétéroclites, annexes et autres prolongements – ça évolue au fil du temps. Ça tient du camp retranché, du dépotoir, de la barricade : c’est l’Island of Despair de Robinson, revue et corrigée arte maxi povera.
N. est jeune et barbu. Il me dit qu’il est artiste – photographe, puis peintre et plasticien. Par intermittences, on peut le croiser autour de sa cabane. Il circule sur un vélo orné de drapeaux et de plumes roses. Vit de rien, ou plutôt de ce qu’on lui donne à manger : depuis deux mois, il a maigri, mais bon, ça va. Lui, c’est pas le style roucoulement de clochards heureux comme tout sous la voûte des cieux ( …Tant qu’il y aura des étoiles, Tino Rossi). Pas le look de Dave, non plus, son brushing et ses yeux de cristal (…Tant qu’il y aura de l’amour, qui met dans nos cœurs, un peu de bleu un peu de vert...) Lui, c’est plutôt Renaud. Brassens et Trenet, parfois. N. est toujours de bonne humeur. Et je me dis que certains de nos bons apôtres, Révérends tradis ou modernes survivalistes, seraient bien inspirés de faire un stage chez ce poverello pas très catholique.
– Tant qu’il y aura des cabanes comme la sienne, des humain-e-s pour les fabriquer, et des territoires pour les accueillir…
Tant qu’il y aura des ombres
Des truites et des vandoises
Croule la terre craque le monde
Nous irons dans les eaux turquoises…
Renaud, Tant qu’il y aura des ombres

Comme autrefois (- dans les année 70, il y avait près de cent pêcheurs sur Houat), chaque matin entre quatre et six heures, on entend gronder les moteurs sur la mer, et s’éloigner vers Hoëdic, ou Belle-île. Mais chaque année, de moins en moins de goëlands suivent les barques de pêche, lorsqu’elles rentrent, l’après-midi, sur la mer étincelante ou grise.
…Un, deux, trois, quatre, cinq, six : j’ai compté six embarcations de pêche dans le port – une amie me le confirme. Il y a donc au moins six pêcheurs professionnels sur l’île, puisque le plus gros bateau, le Gwenn Ha Du en fait sans doute travailler plusieurs. Parmi ces marins, des jeunes, super motivés. Vont-ils tenir ? Il y a quelques raison d’espérer – le ponton qu’on vient de construire pour épargner aux pêcheurs de godiller entre le quai et leur bateau, et un récent arrêté préfectoral : il interdit la pêche à proximité de Houat et Hoëdic aux chalutiers de fond qui viennent de partout piller l’océan.
– Tant qu’il y aura des travailleurs de la mer qui la connaissent, ne la blessent pas, et ne lui demandent pas plus que ce qu’elle peut donner…
…Avant qu’on ne nous écrase
Sous une averse de bombes
Qui noiera ce monde nase
Nous les chevaliers de l’onde
Garderons le coeur turquoise
Tant qu’il y aura des ombres
Des truites et des vandoises…


L’église Saint Gildas est ouverte tous les jours – Gildas, c’est ce gars qui, mort à Houat dans un temps reculé, a traversé la mer (jusqu’à Saint Gildas de Rhuys, forcément) dans son cercueil de granit ( – comme quoi, comme dirait ma petite fille Aïda, quand on veut, on peut). Dans le transept droit, il y a une statue de Notre-Dame de la Garde. Elle tend le bras droit, droit devant elle – pas de panique ! C’est un geste de protection : la Madone apaise les flots comme un chef, le fracas de son orchestre. Il y a aussi une bouée de sauvetage (on ne sait jamais), et un support illuminé. Il y brûle en permanence bon nombre de bougies, comme dans la plus modeste des églises des Cyclades et de tant d’autres îles orthodoxes.
– Tant qu’il y aura des gens pour allumer des lumières, ou faire tout autre signe plus ou moins magique… Je ne parle ni de foi, ni de religion, mais d’une simple conviction : croire que penser aux vivants, ça agit, aussi. Ça produit de la solidarité par exemple (il y en a qui appellent ça la communion des saints). Que penser aux morts – morts en mer, sur terre ou dans les airs, ça nous relie à eux, ça produit de la mémoire, et dans le meilleur des cas, ça nous aide à comprendre le présent…

Quand tu débarques au port, si tu veux, tu peux emprunter le véhicule municipal : il t’emmène au village, au camping ou ailleurs – toi, tes bagages, et ton matériel, même le plus insolite. Cette semaine, comme souvent cet été, c’est M. qui conduit la fourgonnette. À l’arrivée, elle calcule le nombre de tes bagages – pas facile d’identifier des unités, pour la destination camping, mais M. sait faire : de l’approximatif, elle fait un chiffre. Puis, elle prend ses deux carnets à souche, le rose et le bleu – tu paies 2 euros pour un passager plus un bagage, 1 euro par bagage supplémentaire. Et là, elle te donne les billets correspondants, qu’elle déchire – preuve qu’ils ont servi.
– Tant qu’il y aura de ces petits rituels un tantinet absurdes, mais tellement rassurants…

Cette année, à Houat, la lande a commencé à cramer en mai. En juin, elle était déjà rousse. Je ne te dis pas à quoi elle ressemble après l’été, des mois de canicule et d’invasion. Bien sûr, les pluies vont venir, et l’île, reverdir. Mais en attendant, quelle souffrance, pour tout ce qui pousse, sort de terre, résiste aux vents, au sel, aux prédateurs, aux touristes. Les plantes ont fait ce qu’elles ont pu. Se sont ratatinées. Écartées des sentiers piétinés. Dépêchées de fleurir, de répandre leur parfum : floraisons précoces, festival abrégé d’odeurs et de couleurs, sur fond de ciel en feu, de dunes calcinées.
Du côté d’En Tal, mi-juin, les fougères d’ordinaire si vertes étaient déjà brûlées. Alors quel miracle, aux premiers jours de juillet, de découvrir sur leurs territoires habituels, avec des semaines d’avance, un, puis dix, puis mille bouquets de lys des sables, environnés d’un parfum aussi violent que le blanc de leur robe.
– Tant qu’il y aura des graines pour s’accrocher à des sols durs comme pierre, des racines pour traverser les sols, des bulbes pour y faire leur trou, s’y recroqueviller, attendre patiemment leur heure, puis surgir, et faire pousser, éclore leurs fleurs…
– Tant qu’il y aura…
– Hé bien, quoi, à la fin ?
– …Écoute, la brume est montée de l’ouest, elle est déjà sur nous – elle recouvre l’horizon, la mer, le rivage… Je ne sais plus très bien…
Finis ma phrase, veux-tu ?

…Aujourd’hui, aux dernières nouvelles, N. construit un phare, une tour de palettes je crois, avec tout en haut une lampe, un miroir, et une guirlande lumineuse. Le top.
