D’ici et d’ailleurs, 125
Île de Houat, 23 septembre 2026

Un clair matin d’été, tu descends sur cette plage, et chaque matin de ton séjour sur l’île, cet été-là, tu y reviens.
Debout, assise, étendue sur le sable, tu enchaînes quelques postures. Tu t’accordes à la mer, au ciel. Au souffle de la mer, du vent. Tu respires. Tu façonnes ton corps pour qu’il chante et danse. Qu’il vive.
Un soir, tu retournes sur cette plage : les enfants y sont déjà. Ils crient et courent le long de la mer. On fait un feu, on brûle des palettes. On chante à tour de rôle – des chansonnettes, des chants de marins, des comptines. Quand vient ton tour, tu commences à chanter une chanson à toi, mais la fumée se rabat de ton côté, elle te râcle la gorge. Alors tu renonces. Tu fredonnes avec nous. Tu rigoles.
… et quand tu ris
Je ris aussi, tu aimes tellement la vie…
Une autre fois – il y a longtemps, puisque nos enfants sont encore très jeunes : ils sont tous là, les vôtres, les nôtres – dehors il fait froid il y a l’hiver, les montagnes. On a dîné, et on fait un jeu : on doit mimer un animal, le deviner. Quand c’est à toi de faire la bête, soudain, tu te recroquevilles par terre, en boule, minuscule. On ne comprend pas. Alors tu fais une tête bizarre. Tu rampes. Tu fais la fourmi.
J’ai rarement autant ri de ma vie.
Une autre fois encore, il n’y a pas longtemps, on est toutes les deux avec ton chien, le fils de Piwi – et lui et toi, vous entamez une longue conversation, de caresses et de bruits variés.
Je te demande – Comment fais-tu ? Tu parles avec lui ? – Oui, tu me dis, je parle chien, aussi.
C’est vrai.
Et puis tu siffles comme un oiseau, ou comme un peintre en bâtiments. Tu danses comme une panthère, comme un serpent, un poisson, une abeille. Tu détestes les fleurs coupées. Tu adores ton figuier, son ombre, son parfum. Le cœur attentif, ouvert à la plus infime expression de ce qui vit et palpite.
…Le jour se lève et j’irais bien chanter
Avec le merle d’à côté
Déjà les étourneaux volent là-haut
Merveilleux nuage d’oiseaux
Oh mon amour la belle heure pour s’aimer
L’aurore dans mon corps fait couler la rosée
Le ciel est clair et l’air encore frais
Par la fenêtre ouverte, triomphe l’été…

Ton souffle, l’âme de ta voix, de ton corps, tu le donnes tout entier à toutes les choses, les moments de ta vie. Tu es reconnaissante à la vie. – J’ai tellement de chance d’être ici, dans ce beau jardin, dis-tu dans la chaleur de l’été, quand déjà tu luttes pour rester en vie. Tu es bienveillante : en tout être et en quiconque, tu reconnais le meilleur, et tu l’encourages. Ce n’est pas la moindre de tes générosités.
Sur scène, ton souffle te soulève et te transporte – t’inspire mille femmes, mille créatures, mille vies – te galvanise. Nous galvanise. Ton intensité nous gagne – on sur-vit.
Tu aimes la scène, tu aimes les musiciens qui jouent avec toi. Tu aimes la musique, les chansons que tu incarnes. Tu aimes ton public. Tous ceux, toutes celles qui te donnent leur amour, leur admiration, leur gratitude. Tu les remercies.
Tu as l’humilité des cœurs vraiment grands, des intelligences les plus hautes. D’ailleurs, tu es aussi juste, aussi inventive et inattendue quand tu interprètes les chansons des autres – de tant et tant d’autres – que les vôtres, à Fred et toi, ou les tiennes.
Tu aimes aussi toutes celles, tous ceux qui ne te reconnaissent pas, mais qui te donnent un peu de leur vie. De leur savoir-faire. De leur complicité. Ces femmes fatiguées, usées, du hammam de ton ancien quartier par exemple, qui nous étrillent avec vigueur, de haut en bas – ces femmes si fortes, si courageuses. Comme toi.
L’autre jour, au printemps dernier, un vieil ami – un ami de longue date, et très vieux aussi, tombe malade. Tu comprends qu’il va rester seul une semaine, et tu ne veux pas le voir dépérir. Alors chaque jour de cette semaine-là, tu vas le voir. Ensemble vous causez du passé, vous cuisinez et vous mangez un plat de cette cuisine polonaise que vous aimez tous les deux.
Le vieil ami guérit, et toi, tu tombes malade.

Tu n’as pas peur de mourir. Tu as vécu une belle vie. Généreuse. Amoureuse. Surprenante. Et droite.
…Mais c’est la mort qui t’a assassinée, Marcia…
La mort, c’est comme une chose impossible
Et même à toi qui est forte comme une fusée
Et même à toi, qui est la vie même, Marcia
C’est la mort qui t’a emmenée…
La vieillesse, la mort de celles, de ceux que tu aimes, tu les as chantés, dansés. Tu les as apprivoisés. Tu les as honorés.
Marcia, la sauterelle – jamais, on n’a crié, chanté, dansé la mort comme la sienne, avec toi. Sam, ton père, le déporté, et le peintre génial – tu fais vivre son histoire et son œuvre dans les tiennes, tu fais connaître sa création. Jeanine, ta mère, qui pour rien au monde n’aurait écrasé une araignée, un moucheron – est-ce d’elle que tu tiens ce respect infini du vivant ? Fred, ton amour, ton compagnon, ton partenaire, et puis – Malheur – Fred, encore et toujours. Toi-même enfin, l’impressionnante, la familière – l’icône, la femme-sorcière, la femme d’âge-moyen, toi la mère, la grand-mère, et la seniore-j’adore.
Car d’abord, tu as rendez-vous avec toi-même, à travers le temps qui passe, le corps qui se tranforme, l’énergie intacte, la vigueur renouvelée. C’est ça aussi qui est bien : avec toi, on n’a pas peur de vieillir. On a moins peur de mourir.
…Il est passé par ici
Celui que j’aime
Celui que j’aime
Il repassera par là
Celui que j’aime
M’aimera…
Alice Mendelsson, Ronde, 1957
Hier, sur des scènes qui te faisaient plus proche encore, et si immédiate, avec ta belle robe rouge, ton souffle de poète, murmure ou cri de joie, tu as dit et chanté les mots d’une très vieille dame, Alice Mendelsson, une amie de ton père. Une amoureuse, comme toi. L’extase d’un corps de femme, d’un corps d’homme. Ça te va bien : l’érotisme de vivre. Tu as fait ça toute ta vie. Ne jamais bâcler de vivre, disait Alice. Dans la joie, la peine. Dans le deuil aussi. Toi qui portes à jamais le corps-cœur-âme d’un autre. Qui partages votre nom commun – Rita Mitsouko, un nom de danse et de parfum.

C’est en vous écoutant, en vous regardant travailler, Fred et toi, que j’ai compris ce que c’était que fabriquer une chanson. Non pas assembler de la musique et des paroles, mais des sons et des sons. Faut que ça sonne juste. Que ça sonne d’une même voix. Quitte à faire taire les paroles, leur substituer un bruit, bousculer les mots.
Pourtant les mots, les mots justes, je ne connais personne qui y tienne plus que toi. La dernière fois qu’on s’est vues, cet été, c’est de ça qu’on a parlé : ne pas dire un mot pour un autre – jamais. Car les mots peuvent faire vivre, ou blesser. Tout faire dérailler. Dans cette affirmation tu mets toute l’énergie dont tu es capable – ce jour-là, une énergie proportionnelle à ta faiblesse.
Dans cette injonction, j’entends ton souffle – ta voix. Ta voix qui n’est pas seulement chant, incantation, mais engagement ou refus, sans faille et sans compromission. Jamais enrôlée, inféodée à un clan, une idéologie. Indépendante et libre. Une voix citoyenne – pour nous et avec nous autres, citoyennes, citoyens.
Ton franc-parler aussi. Ton instinct si sûr – tu tires plus vite que ton ombre, droit dans le mille.
Tu es une artiste unique, une artiste immense, Catherine, parce que tu es la femme que tu es. « La vérité est que cette œuvre à faire exigeait cette vie, écrit un philosophe à propos de Cézanne. Il est donc vrai à la fois que la vie d’un auteur ne nous apprend rien et que, si nous savions la lire, nous y trouverions tout, puisqu’elle est ouverte sur l’œuvre. »
Ta voix nous accompagne et nous donne du courage. Et d’abord, le courage d’accepter que maintenant, tu es passée de l’autre côté de ce monde. Que désormais, c’est nous qui tenons ta vie dans nos bras – à pleins bras, à plein cœur.
Merci de nous permettre de te garder avec nous, puisqu’à chaque fois que tu chantes et qu’on entend ta voix, même seulement dans nos têtes,
à chaque fois qu’on chante, qu’on danse, qu’on rit avec toi,
tu es vivante, Catherine.
Aujourd’hui, sur cette île, les mots de Rimbaud sonnent plus vrai que jamais
Elle est retrouvée.
Quoi ? – l’Éternité.
C’est la mer allée
Avec le soleil.
