D’ici et d’ailleurs, 124
Lézinnes, 6 août 2026
Qui maintenant meurt quelque part dans le monde
sans raison meurt dans le monde
me regarde
Rainer-Maria Rilke, Heure grave

Rouler. C’est l’été, alors ça roule, le long du canal de Bourgogne. Fréquentation démultipliée comme tous les ans, malgré les canicules. Pas de ces balades en roue libre, cheveux au vent, qui font jaillir dans les champs, des bouquets changeants de sauterelles – de papillons, à bicycleeet-teueueu – d’ailleurs, il n’y a plus de sauterelles, et si peu de papillons. Non. Mais le parcours très sage, quasi rectiligne et très balisé par VNF, Voies Navigables de France, de l’ancien chemin de halage, devenu « piste cyclable ». Car voilà belle lurette qu’il n’y a plus de haleurs – et un bon moment qu’il n’y a plus de bateau, encore moins de bateau ivre – et à peu près plus de canal, du reste. Alors, on est tranquille : pas de danger d’être cloué nu au poteau de couleurs.
Les cyclistes vont à deux, le plus souvent. Madame devant, Monsieur derrière, plus de cent ans à eux deux. Parfois en famille, ou bandes de copains-copines. Plus rarement, solitaires.
Ça roule, et ça ne marche pas : le cyclotourisme est à peu près la seule forme de tourisme « nature » qui fonctionne par ici. Apparemment, pas grand-monde pour randonner, ou simplement marcher dans ce coin de Bourgogne.

Stagner. Myriophylle hétérophylle : elle est toujours là, l’espèce envahissante. Elle stagne. VNF a eu beau faucarder en mai avec son gros engin – je vous ai raconté ça, à l’époque : sur le rivage, ou de l’autre côté du chemin, la grande herse a déposé des bouses géantes, tas d’herbes qui brunissent au soleil – le canal est rempli de ces herbes amphibies, qui croissent et se multiplient. Les plantes envahissantes ne laissent donc qu’un étroit passage à la navigation.
– Quelle navigation ? Depuis des semaines, dans le canal de Bourgogne comme presque partout ailleurs, le niveau de l’eau a tellement baissé qu’on a dû le fermer. Le site de VNF a fini par l’annoncer, le 31 juillet.
L’autre matin, sur le chemin de halage, j’ai croisé une équipe de VNF, justement. Deux véhicules, une remorque vide, et six ou sept personnes dont plusieurs jeunes en formation. Je leur demande ce qu’ils font là ? – On nettoie le milieu de la piste cyclable, me répond aimablement une jeune femme, on retire l’herbe qui risque de faire glisser les vélos.
– Incrédule, je lui fais répéter son explication – elle confirme, et me montre le chemin glabre, devant comme derrière, avec de loin en loin, les quelques brins d’herbe qui ont survécu à la sécheresse.
Je demande pourquoi on ne poursuit pas plutôt le nettoyage du canal ? On me répond que c’est trop de travail, ou trop cher, ou pas le moment.
Je comprends que ce sera pour plus tard, peut-être. En attendant, on épile le chemin. On peigne la girafe.

Sur le chemin, devant les tas d’herbes dérisoires, au vu de ce qui continue à proliférer, je songe à une opération citoyenne lancée au niveau national à la fin du siècle dernier au Sénégal, Set Setal : chacun, chacune, nettoyait les tas d’ordures, les déchets dans l’espace public, à côté de chez soi. Un travail monumental, mais par endroits, tout le monde s’y était mis, et ça avait marché. – Et si les habitants des villages riverains nettoyaient une portion du canal ? Ça nous regarde tous, non ? De telles initiatives existent cet été en France – à Rennes par exemple
https://www.rennes-infos-autrement.fr/citoyens-et-associations-unissent-leurs-forces-pour-nettoyer-le-canal-saint-martin/

Crever. À force de parasites et de champignons, à force aussi de rester sans boire, la tête au soleil, les arbres se dessèchent, se dépouillent, et meurent debout, comme des hommes, ou des femmes. Ou des enfants. Ou des bêtes. Depuis quelques années, mais particulièrement cet été, le bord du canal devient un cimetière de peupliers, de frênes, et d’autres espèces bruissantes : le silence remplace le murmure des feuilles et des oiseaux, et j’imagine, de bien d’autres bêtes.
Planter. De loin en loin pourtant, là où l’abattage a été massif peut-être, des lignes de jeunes arbres ont été plantées, parfois au pied des moribonds – VNF s’occupe des abattages, et aussi des plantations : certains arbres reprennent, d’autres, non. En 2017 c’est l’association Autour du canal de Bourgogne – des bénévoles et des riverains, qui a planté 334 arbres, près de Venarey-les-Laumes. Elle a gagné le prix national des Allées d’arbres organisé par la Société pour la Protection des Paysages et de l’Esthétique de la France : on le lui a remis lors d’un colloque international consacré aux allées d’arbres mémorielles dédiées aux soldats étrangers morts en France – un arbre, un soldat.
https://canalbourgogne.wordpress.com/tag/arbres
Chasser. – Où sont les bêtes ? Je ne vous parle pas de celles qui ruminent sur les paillassons blancs des prés, mais de celles qui habitent les bois, les taillis, les bords de l’eau.
…Si vous arrivez à pas de loup, un beau matin, sur le chemin de halage, vous aurez peut-être le bonheur de voir bouger à la surface de l’eau, une drôle de bestiole. L’autre jour à la fraîche, près de l’écluse de Frangey, je l’ai vu – pénard, l’œil aux aguets, immobile, pas loin de son terrier sans doute : un gros, très gros ragondin

Lui aussi, il est classé nuisible. Espèce exotique envahissante. À chasser, ou détruire par tous les moyens. Dans le département, « depuis le 20 août 2021, un arrêté préfectoral portant sur « l’organisation de la lutte collective contre les populations de ragondins et de rats musqués » est rentré en vigueur. »
La dernière bête que j’ai croisée ces derniers-temps, c’était un jeune chevreuil – explosé sur le bas-côté de la route. Venu de la forêt, il était descendu boire à la rivière, en contrebas. Crevé. Deux mois avant l’ouverture de la chasse.
Ces dernières semaines, j’ai longtemps cherché le héron au bord de l’eau – on jouait à la course relais le long du canal, au printemps dernier – en vain. Pas de héron le long du canal, pas davantage le long de la rivière. Où était-il passé ?
– Hé bien Mesdames et Messieurs, le héron était aux champs, et il y est encore.
Oui, aux champs. Et d’autant mieux planqué que cette année, les cultivateurs n’ont pas labouré sitôt après les moissons, comme souvent par le passé : ils ont laissé le chaume très haut – une toison blonde ou rousse, sur les courbes des collines.
J’en ai vu un, puis un autre, et encore un autre, dans la vallée – jamais bien loin de la rivière et du canal. Immobiles. Aux aguets, eux aussi. Trop loin, trop bien cachés pour les photographier avec mon téléphone.
…J’ai pensé : formidable, ils glanent ! Puis je me suis ravisée : le héron est carnivore. Il ne glane pas, il chasse. Et il chasse aussi bien qu’il pêche, je suppose.

Rouler. Stagner. Crever. Planter. Chasser. Des gens, des arbres, des bêtes. La terre et l’eau, le soleil et l’eau. Depuis des jours et des jours, je rumine la paille sèche de ces quelques mots. Ces quelques choses vues. Ces choses qui me regardent, ou qui ne me regardent pas.
Cette dernière histoire aussi – j’ose à peine vous la raconter : on a parfois un peu la honte, à la place de ceux qui ne l’ont pas.

L’autre matin, je marchais sur le long pont qui enjambe l’Armançon – c’est aussi la grand-route, la route de Dijon, et à peu près la seule promenade du village : on regarde ce qui reste de la rivière, jour après jour. Et là, je vois en contrebas, à quelques mètres sur un petit terre-plein herbeux, se relever une femme d’un certain âge plutôt BCBG – le rouleau de papier à la main, elle se torche soigneusement, pose feuille après feuille, se rhabille, puis après une hésitation, arrache une touffe d’herbes qu’elle pose sur le tas. Et s’en va.
– Cette dame n’était ni aveugle, ni exhibitionniste : elle avait repéré un coin qu’elle avait jugé suffisamment écarté, et elle n’avait pas levé les yeux, c’est tout. Elle ne m’avait pas vue, puisqu’elle n’avait pas regardé le pont, juste devant elle – le balcon d’où, tétanisée, je la regardais. Ce qui rendait son geste obscène, c’était moins la manière navrante dont elle avait procédé, que ces yeux qui ne regardaient pas.
Ça la regardait. Ça ne me regardait pas.
En remontant la rue vers le haut du village, j’ai tenté de comprendre mon effarement. Malaise d’avoir été forcée à voir ce qui devait rester secret. Vertige surtout, devant la révélation d’une sidérante et très humaine cécité – comme le mètre étalon de nos aveuglements, nos indifférences, nos dénis.
Heureusement qu’il y a le héron – le héron pêcheur du printemps. Et les mots du poète. L’un comme l’autre, c’est sûr, ils savent ce qui les regarde.

Et encore, c’est drôle parce que hier avec Mathilde nous avons fredonné Melocoton et Boule d’or. Le vernissage était vraiment super
Le sam. 8 août 2026, 16:10, Nathalie Chaussin nathalie.chaussin@gmail.com a écrit :
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ça ne m’étonne pas qu’il y it tant de chevreuils et de renards autour de Stigny… c’est la forêt !! mais une sauterelle : c’est pas beaucoup !! bises !
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