D’ici et d’ailleurs, 123
Île de Houat, 23 juin 2026
Rappelle-toi, Barbara,
Il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là…
Jacques Prévert, Barbara, 1946
Rien.
Rien de nouveau sous le soleil.
Et on dirait – encore moins que rien, sous le soleil.
Rien, ou presque.

Ce je ne sais quoi peut-être, que regarde ce couple de retraités, sur la plage où ils sont descendus se poser, comme chaque jour, à l’heure où la chaleur faiblit un peu.
La surface lisse de la mer.
Le ciel sans oiseaux. L’air sans un souffle. Les bords de l’île, effacés. Les bateaux, effacés au loin.
Les goëlands : j’allais finir par croire qu’ils avaient quasiment quitté l’île – on en voit si peu cette année. Chaque année, de moins en moins. Tout juste si un curieux s’approche de mon casse-croûte, sur la lande ou sur la plage – seul, toujours.
– Les goëlands se cachent-ils comme nous, ou bien disparaissent-ils à leur tour, décimés comme tant d’autres espèces ? Les hannetons bourdonnants du soir, les lucioles de la nuit, ont sauf quelques derniers résistants, depuis longtemps quitté l’île.
L’autre jour, j’ai marché jusqu’à la pointe ronde de Houat, à l’est, et tout à coup, j’ai découvert leur retraite, surpris leur conciliabule : perchés sur la dune, ils étaient là, immobiles, une centaine peut-être, posés à égale distance les uns des autres, et tournés tous dans la même direction.
Presque rien, mais pas rien.
Je me suis approchée doucement – ce n’est pas moi qui les ai fait s’envoler, d’un coup, mais un chien courant, derrière moi.
Restait la mer vide, son air lisse et tranquille. Ses blancs reflets.
Ses grands fonds, ses bêtes vivantes, fuyantes, et ses noyés, qu’il suffisait d’imaginer.
En bas du village, au-dessus de la mer en feu – un arbre, une maison.
Presque rien. Mais quand te poursuit et te mord canicule, petite chienne enragée, tu comprends que c’est vraiment pas rien.
De l’ombre, un toit : c’est tout. De la fraîcheur quand il fait chaud, de la chaleur quand il fait froid. Un lieu à soi.
On l’oubliera aussi vite qu’on l’aura compris. Comme si un toit, un refuge moins fragile que la tente où je m’abrite, non par nécessité, mais par pur plaisir – une place à l’ombre ou au soleil, c’était la chose du monde la mieux partagée.
À la terrasse de la maison, l’un des bars du village, je suis seule sous les pommiers : c’est jour de fermeture.
Enfin, pas tout à fait.
Le silence est strié par les bip-bip-bip d’un tracto-pelle, ou d’un manitou. Il achève la construction de l’une de ces demeures cossues qui depuis un an poussent dans le vallon, au-dessus de la grande plage. Des résidences secondaires, avec larges baies vitrées et tout le confort moderne – le quartier d’Hollywood, disent les Houatais. Des maisons de vacances, que leurs propriétaires loueront aussi, peut-être.
Les ouvriers trouent le silence et le sol. Remuent la terre. À côté, les agents d’une entreprise de jardinerie plantent des plantes fleuries à foison, pour faire de ce coin de prairie, le coin de paradis des futurs proprios.
Les ouvriers travaillent, et je te prie de croire que c’est pas rien.
S’apostrophent dans une langue étrangère. Je ne sais pas encore laquelle.
Alors je me demande pourquoi, assise à l’ombre des pommiers sous le ciel blanc de soleil, entre la mer profonde, la plage déserte et le village endormi, en écoutant ces hommes actifs, et leurs machines,
c’est un ciel noir de pluie qui s’amasse au-dessus de ma tête, venu de quelque part ailleurs en Bretagne – un temps de chien, lui aussi – d’autres chiens.
Un ciel venu d’un autre autre temps, aussi, d’hier ou de jadis. Un temps de guerre.
– D’autres temps ?
– Tu ne sais pas pourquoi ? Allons … rappelle-toi, Barbara !
– …Ah oui, bien sûr, je me rappelle. Le fin mot. Le mot de la fin.
Rien.
Un monde brisé, dont il ne reste – rien.
Oh Barbara
Il pleut sans cesse sur Brest
Comme il pleuvait avant
Mais ce n’est plus pareil et tout est abimé
C’est une pluie de deuil terrible et désolée
Ce n’est même plus l’orage
De fer d’acier de sang
Tout simplement des nuages qui crèvent comme des chiens
Des chiens qui disparaissent Au fil de l’eau sur Brest
Et vont pourrir au loin Au loin très loin de Brest
Dont il ne reste
Rien.
Merci Marie pour ce beau texte qui touche au vif.
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Merci à toi, cher Alain !
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