D’ici et d’ailleurs, 122
Montreuil, 31 mai 2026
Populaire
A. – (correspond à) Peuple – ensemble des personnes qui n’appartiennent pas aux classes dominantes socialement, économiquement et culturellement de la société
Qui appartient au peuple, qui le caractérise, qui est répandu parmi le peuple.
B. − (correspond à) Peuple – Ensemble des individus constituant une nation, vivant sur un même territoire et soumis aux mêmes lois, aux mêmes institutions politiques.
C. – Qui émane, qui procède du peuple.
CNRTL

Hier soir, c’était fête populaire, sur la place de la mairie à Montreuil, comme dans pas mal d’autre villes, il paraît.
– Fête ? Sans l’ombre d’un doute. Toutes celles, tous ceux qui étaient là – beaucoup de jeunes, mais aussi des moins jeunes, des enfants, des vieux, des isolés, des bandes et des familles explosaient littéralement de joie – captaient la joie des autres avec voracité, smartphone en main. Pétards, feux d’artifice, klaxons, cris, hurlements… courses, déambulations, pétarades… les voitures passaient et repassaient autour de la place, chargées de grappes de filles et de gars – 5 fois, on a vu débouler ce même bouquet de gamines accrochées aux portières, qui toutes portaient le même maillot, « 93 »…
– Populaire ? Indubitablement.
Et pourquoi donc, je te demande un peu ?

Populaire : le mot m’est revenu d’un coup – il me trottait dans la tête depuis un bon moment. Très exactement depuis ce dimanche d’avril où on était allés en famille passer une heure ou deux à la plage des Catalans, en plein centre de Marseille : il faisait une chaleur estivale, déjà, et bien sûr, la plage était noire de monde.
– Ça c’est rien, me dit ma fille, qui habite pas loin. Tu verrais, l’été, c’est serviette contre serviette !
Je me suis dit – Bien sûr, les Catalans, c’est une plage populaire.
– Populaire, parce qu’il y a un monde fou ?
Il me semblait que non, ou pas seulement. Parce que des gens très différents la fréquentent, alors ? Sans doute, et pourtant à l’œil nu, toutes les espèces de gens qui composent le peuple de France n’y étaient pas représentées. Alors quoi d’autre ?
Quoi de commun entre le Front populaire, le Secours, la Soupe populaires – les quartiers populaires, les bals populaires, la musique pop, le pop art… La Vox populi et la Cause du peuple… ? Autant de sens, de nuances, de différences qu’entre revendication et représentation – ferveur, exaltation, et révolution. Entre prolétaire, vulgaire, et partagé, démocratique. Ségrégation, communauté, et Nation. Et puis si tu es très jeune, ou si tu as des enfants ou des petits-enfants, tu n’ignores pas qu’être « populaire », c’est la chose du monde la plus désirable. C’est être celui ou celle avec qui tout le monde veut être pote, à qui tout le monde veut ressembler.
Alors depuis ce jour d’avril à Marseille, j’ai guetté le surgissement d’une expérience – d’un lieu, d’un évènement cent pour cent populaire, du populaire pur sucre, qui me permettrait d’y voir plus clair – et j’en ai croisé quelques-uns plus modestes, et cependant incontestables. Ces deux-là, par exemple :

– un beau dimanche d’avril, rebelotte, chaleur estivale : place de la mairie, à Montreuil, la queue s’allongeait devant les Glaces Martinez (- ici, c’est une institution, dès qu’il fait beau). L’attente, la dégustation : pur plaisir populaire, au parfum fraise-vanille-républicain.


– le 1er mai, je suis allée faire un tour à Paris, pour voir arriver la manif et y faire quelques pas, Place la Nation. Comme on avait bloqué la circulation, on y marchait comme dans un parc. La Place était presque vide, et j’y ai découvert un jardin dont j’avais oublié l’existence – des gens paressaient à l’ombre des arbres, une famille jouait au ballon, sous la statue du Triomphe de la République… Je ne sais pas pourquoi, mais il m’a semblé y vivre un moment aussi sûrement populaire qu’une heure plus tard, dans le défilé de la Fête du Travail, plutôt maigre cette année : dans la manif, on chantait mollement quelques bribes d’Internationale, un peu comme à la messe, des fidèles tièdement cathos chantent une antienne, du bout des lèvres… C’était pas le Grand Soir, mais quoi de plus populaire, pourtant.

L’autre jour, sur la place de la mairie de Montreuil, j’ai levé le nez sur l’enseigne géante du TPM : – T-P-M, comme Théâtre Public de Montreuil.
– Public : pourquoi pas populaire, comme le TNP – un « théâtre élitaire pour tous », disait Vitez ? S’il y en a un qui est plutôt populaire c’est bien lui, avec quelques autres théâtres de banlieues, de Saint-Denis à Villeurbanne. Et puis c’est un CDN, en plus, un Centre Dramatique National.
Hé bien juste au-dessus de TPM – comme sur le site du théâtre, du reste, il y a une liste de 26 adjectifs commençant par P : alors, on comprend que « public » s’entend aujourd’hui comme « polyglotte », « palpitant », « pailleté »… « pugnace », participatif », « paritaire »… « Populaire » est inscrit entre « permanent » et « puissant » – mais libre à toi de leur préférer « pluriel », « pirate », ou « poétique ».

Hier soir, enfin, il m’a semblé que j’en vivais un, un moment populaire – il cumulait à peu près tous les élans, toutes les énergies de l’affiche du théâtre. C’était une ivresse, une manifestation, une performance, un spectacle, un évènement, un cri, une explosion.
Pourquoi ? Parce que victoire, une équipe de foot française – le Qatar, un soir comme ça, tout le monde s’en fout – venait de gagner contre une équipe anglaise, PSG contre Arsenal, Paris contre Londres :
– On est – on est – on est les champions ! Ici – c’est – Paris !
Parce ce que sur cette place de mairie, chacun, chacune est devenu-e un membre de cette équipe – une ville, un peuple, une nation à soi tout seul.
Parce que dans cette équipe internationale (Portugal-Sénégal- Géorgie-Espagne -Ukraine-Équateur-Brésil-Maroc-Russie-Italie) au sein de laquelle les joueurs français, les stars, s’appellent Ndjantou, Mayutu ou Dembélé, chacun, chacune peut se reconnaître.
…Jamais en France, nulle part, à aucune fête nationale – sauf à celle du 14 juillet 1989, je n’avais été témoin d’un tel élan, une telle conviction, une telle unanimité. Une intensité d’émotion seulement comparable à celle qu’on a vécue lors d’autres victoires mémorables – 1998, 2018… Et d’une certaine façon, dans certaines grandes manifs parisiennes – celle contre la profanation du cimetière juif de Carpentras, celle de Je suis Charlie….celle du 13 mai 1968… et bien d’autres.
– Sauf qu’à la différence de ces manifs, et de toutes les manifs d’ailleurs, c’était un cri qui ne réclamait rien. Ne se révoltait contre rien. Ne luttait pour rien.
C’était juste une proclamation, une affirmation : je suis, tu es, nous sommes – regarde-moi, regarde-toi, regarde-nous, on est tous, on est toutes, un, une, des champions !


Demain, d’autres revendiqueront ce titre : nombreux seront les gens de pouvoir qui en récupéreront la gloire à leur profit. Chorus. Consensus. Panem et circenses.
Hier, la journée avait commencé par l’annonce qui a fait la Une du matin au soir, sans mettre une foule dans la rue – une nouvelle aussi surprenante que prévisible : quoi de plus naturel que de mourir, à 104 ans ? Si celles et ceux qu’elle touche sont si bouleversés, c’est parce qu’au fond, on croyait qu’il ne mourrait jamais, Edgar Morin. Par ce qu’on est fier-e-s de lui, cet immense penseur français, de ses combats, tous ses combats contre la passivité, le cloisonnement – le sectarisme, la haine, la mort. Parce qu’il est immortel. Sa disparition ne déchaîne pas la même passion que la victoire du PSG, mais elle vibre d’un bout à l’autre du monde, dans toutes les langues, et pour toujours. Sa pensée est plus populaire que populaire : elle est universelle.
La journée a continué avec une autre actu brûlante – la canicule : elle résonnait avec l’inquiétude de l’homme-monde disparu, et s’accordait si bien à l’évènement sportif de la soirée, T-shirts arrachés, trottoirs bondés, tympans crevés, nuit blanche.
La canicule est populaire, c’est sûr – elle met tout le monde dehors, en nage, à la même enseigne. La liesse d’hier soir, aussi. Hier, elles se sont donnée rendez-vous, pour l’assomption du vieux sage.