D’ici et d’ailleurs, 121
Lézinnes, 26 mai 2026
Prom’nons nous – dans les bois
Pendant que le loup y est pas
Si le loup y était
Il nous mangerait…

– Ben Kekseksa
Dit Zazie.
Elle voit bien : ça, c’est une belle grosse bite, quoi, du genre de celles qu’on a vues mille et mille fois dans le couloir du métro, les toilettes des gares, des stations d’autoroute, et en mille et mille autres lieux – mais attention, une de plus d’un mètre de long, et au beau milieu de la grande rue en plus, celle qui traverse tout le village de haut en bas. Et bien orientée avec ça, dans le sens de la descente à la rivière. Un vrai sémaphore.
Le gamin, ou les gamins qui l’ont dessinée cette nuit avec une craie d’écolier – je suis passée ici hier soir, elle n’y était pas encore, et, oui, j’imagine que ce sont des garçons, je vois mal les fillettes que j’ai croisées en face sur le pas de leur porte, s’amuser à ça, mais je peux me tromper – les gamins donc, ont fait les choses comme il faut : leur fétiche, c’est quasi une marelle, avec deux belles couilles bien rondes, bien poilues pour faire la terre, un membre assez considérable pour y progresser à cloche-pied, et un beau gland bien fendu tout au bout – le ciel, je suppose.
Une super quéquette.
Pas une zézette, non (- tu as déjà vu un graffiti de zézette, de foufounette ? Plutôt rare). J’imagine la tête du gosse, et ce qu’il a dans la tête. Ce qu’il a vu, entendu, vécu, en matière de quéquette (- la sienne est encore modeste, elle ne fait pas vraiment un mètre de long. Mais tout le monde a le droit de rêver, non ?)
D’un côté, c’est cette chose obscène, toute braguette déboutonnée, qui te braille, sur l’air de la digue la digue la digue du cul – J’arme mon arbalète ! …la violence pure, le crime peut-être. L’horreur.
De l’autre, cette belle virilité que désire et qui comble une partie de l’espèce humaine, tous genres et iels confondu-e-s – espèce humaine, entre autres. Ce formidable engin qui te fascine, dans les vitrines des départements d’archéologie étrusque, grecque et romaine. Cette divinité à jamais dressée des temples égyptiens ou des places vaudous. Ce phallus aussi naïf, aussi nécessaire que la vulve que Baubô montre à la triste Déméter, en relevant ses jupes, pour la régénérer. La vie.
Je descends à la rivière – le gamin ne me lâche pas – et coule dans l’eau fraîche… Dans ce coin de Bourgogne comme partout à l’ouest de l’Europe, ces jours-ci, il fait déjà vingt-cinq degrés à 9h du matin, et tout en nageant, je songe à cet étrange évènement : jamais de ma vie, je n’avais vu le moindre dessin, le moindre tag dans ce village – ni à l’acrylique, ni à la craie – ni dans les rues, ni sur les murs. Cette intervention est donc une grande première. Une performance.
Il fait maintenant plus de trente degrés, et la température monte encore.
Alors, je décide de faire un tour en forêt – où trouver la fraîcheur, ailleurs que dans un sous-bois ? Mais aujourd’hui, comme le gamin m’accompagne toujours, ce ne sera pas n’importe quelle forêt : j’ai mon idée, je sais où je vais l’emmener.
Juste au-dessus du village voisin, à 2 km de là, il y a une forêt profonde, la forêt des géants verts – ça fait au moins dix ans que je n’y ai pas mis les pieds.


Tout en haut du vallon où coule la rivière, en bordure du plateau, s’ouvre une brèche dans un épais taillis. Là, à l’orée d’un sentier, plein d’écriteaux t’expliquent en quoi consiste le site : il a été créé en 2014 par deux artistes, Alain Bresson et Marie-Laure Hergibo, avec le soutien de la commune, du département et de l’ONF, et il s’augmente d’année en année de nouvelles créations, à découvrir au plus profond de la forêt, au détour des chemins.
Dommage seulement que son logo jaune et vert fasse plus penser à du maïs en boîte qu’à des fées, des monstres, ou du land-art.

Nous voilà dans la forêt des contes et des sortilèges, le gamin et moi. Silence et cris d’oiseaux. Un merle nous précède en sautillant. Tout est fait, comme de juste, pour te désorienter. Tant mieux. On lève le nez : – Tiens, un poisson volant ! – Tiens, un crabe géant ! – Tiens, un cheval moussu ! Tiens, un équilibriste immense, ou minuscule !


De ci, de là, des écriteaux, encore. On marche maintenant dans un aquarium, tapissé de mousse et strié d’insectes. Les loups ne sont pas loin, c’est sûr : soyons attentifs, avec un peu de chance, on apercevra le Petit chaperon rouge… Blanche-Neige… La Belle-au-bois-dormant… Poucette, même, dans un pétale de fleur…

Ce matin, c’est surtout Peau d’âne, que j’aimerais croiser : elle a su parer l’arbalète de son père, elle.
– Qu’en penses-tu, gamin ?
… Je n’en saurai jamais rien. Son dessin parle pour lui, mais pour dire quoi ?
Je lui parle encore. Ou plutôt, je parle à la gamine qui marche elle aussi maintenant, à mes côtés. Taiseuse.
– Écoute, petite, je lui dis, les contes parlent vrai. Si tu t’aventures toute seule dans les bois, tu vas croiser le loup, et à la fin, il te mangera – tu le sais bien que pour de vrai, il te mange, non ?
Silence.
Puis, une petite voix s’élève
– Écoute, le loup, il me fait pas peur. Les méchants, c’est pas le loup. C’est pas toujours les ogres et les sorcières, non plus.
Silence.
Je me dis : bien sûr. En plus, les ogres et les sorcières, c’est parfois des princes et des bonnes fées qu’on a salement maraboutées, pas vrai ?
Je lui demande
– C’est qui les vrais méchants, alors ?
Elle ne répond pas. J’aimerais qu’elle me dise
– Ben tu vois bien… Peau d’âne, Le Petit Poucet… Papa, maman… tonton, grand-père… Mais elle ne dit rien. Le petit, la petite est trop petit, trop petite, pour dire ce qu’elle voit, et la ruse des grands, trop grande.
Géante.
Je me dis : les contes ont raison – les statistiques sont formelles – et leur cruauté est simplement lucide. Il y a l’inceste, il y a le viol. Et puis il y a aussi, tout simplement, l’espèce humaine, semblable en bien des points sans doute à d’autres espèces animales.
Alors à ce moment-là, tu ne me croiras pas, juste au milieu du bois, j’aperçois tout là-bas derrière de grands arbres, deux petits enfants : leur mère les a abandonnés sur une route, ce matin-même. Faute de petits cailloux, ils ont sans doute émietté tout leur pain, mais les oiseaux ont tout picoré – plus de repère – ils sont perdus, et ils pleurent.

…Tu sais quoi ? Ce fait divers qui fait la Une ces jours-ci est plus fort que le conte – car dans le conte, si les parents du Petit Poucet (et de ses six frères) abandonnent leurs enfants, c’est parce que tous, ils meurent de faim. Et puis la mère est bûcheronne comme le père, pas sexologue.
Il était une fois un Bûcheron et une Bûcheronne qui avaient sept enfants tous Garçons. L’aîné n’avait que dix ans, et le plus jeune n’en avait que sept … Il vint une année très fâcheuse, et la famine fut si grande, que ces pauvres gens résolurent de se défaire de leurs enfants. Un soir que ces enfants étaient couchés, et que le Bûcheron était auprès du feu avec sa femme, il lui dit, le cœur serré de douleur : « Tu vois bien que nous ne pouvons plus nourrir nos enfants ; je ne saurais les voir mourir de faim devant mes yeux, et je suis résolu de les mener perdre demain au bois, ce qui sera aisé, car tandis qu’ils s’amuseront à fagoter, nous n’avons qu’à nous enfuir sans qu’ils nous voient. – Ah ! s’écria la Bûcheronne, pourrais-tu bien toi-même mener perdre tes enfants ? »
Le Petit Poucet, Charles Perrault.

Tellement vrai, tellement touchant ! Ton histoire va me hanter toute la journée et peut-être même les journs suivant.
J’aimeJ’aime