D’ici et d’ailleurs, 120
13 mai 2026, Lézinnes

Hier matin, comme je remontais le chemin de halage, le long du canal de Bourgogne désert, j’ai vu d’abord de loin la masse d’une longue péniche, très lente, sur l’eau glauque. Une longue perche était fixée à son long flanc, à laquelle un filin était suspendu, plongeant dans l’eau. Quand je suis arrivée à sa hauteur, dans le vacarme du moteur, j’ai crié au pilote affalé à la porte de la cabine, à l’arrière du navire
– hé, bonjour ! qu’est-ce que vous draguez, là ?
– l’herbe ! il me crie.
Il a dû presser un bouton – le bras du palan s’est relevé – lentement émergeait de la boue tourbillonnante, pendue à un grand peigne de métal, une longue chevelure verte. J’ai songé à des noyées, des dormeuses, à des femmes-herbe qui dériveraient dans l’eau sombre.
La péniche paresseuse draguait, la herse râclait à peine les fonds. Partout autour, devant, derrière, à la surface, l’herbe proliférait.

De retour, j’ai cherché sur internet, et j’ai trouvé un clip de propagande de VNF, Voies Navigables de France, gestionnaire du canal : photos bucoliques, « Le long du canal de Bourgogne, les équipes de VNF sont mobilisées pour entretenir et sécuriser cet itinéraire fluvial particulièrement prisé par les plaisanciers et les cyclotouristes ! » – et des informations confuses – sauf le nom de l’empoisonneuse, Myriophylle hétérophylle.
– De toute évidence, la dragueuse ne viendra pas à bout de l’herbe exotique envahissante, la belle endormie du canal, l’herbe tueuse de tourisme et de navigation.
Ce matin, je suis retournée sur le chemin de halage, et comme d’habitude, j’y ai vu à peine âme qui vive. Peu de vélos, pas une embarcation, sauf cette barque amarrée depuis longtemps près de l’écluse, et cette barge qui hante le canal, vaine combattante d’une bataille perdue.
Fugitivement, j’ai songé à d’autres batailles navales – à ce piège qui s’est refermé sur des navires si grands, si nombreux – nos écrans, nos journaux sont pleins de ces images d’embarcations immobiles sous le soleil, sur un vaste canal ouvert sur l’océan, entre des murailles de minerais éblouissants.
Or ni la verte Myriophylle, ni le canal boueux ne me parlaient de ces images-là, non – alors les navires d’Ormuz se sont effacés aussi vite qu’ils avaient surgi. Mais le lourd chaland, lui, était là, tenace, avec son grand bras au-dessus de l’eau morte, et ces longues chevelures vivaces, ces chevelures tueuses qui croissent et se multiplient, plus longues et plus tenaces, à chaque seconde.
Alors, dans son ombre, une ombre plus sombre s’est profilée.
Lentement, elle s’avançait.

8 mai …Après deux goélettes anglaises, dont le pavillon rouge ondoyait sur le ciel, venait un superbe trois-mâts brésilien, tout blanc, admirablement propre et luisant. Je le saluai, je ne sais pourquoi, tant ce navire me fit plaisir à voir.
12 mai. J’ai un peu de fièvre depuis quelques jours ; je me sens souffrant, ou plutôt je me sens triste…
Maupassant, Le Horla
C’était un grand, très grand navire parti du bout du monde avec des gens des quatre coins du monde. Et à son bord, un passager clandestin.
Le navire s’appelait Hondius. – Hondius, c’est le nom d’un célèbre cartographe flamand, Joost de Hondt, qui jadis fit carrière à Amsterdam, et dessina des continents, des océans, des archipels de l’Ancien et du Nouveau monde.
Des jours et des nuits, Hondius avait erré, à la recherche d’un mouillage. Traversé les océans, d’un continent, d’un archipel à l’autre. Son approche semait la terreur. Car depuis qu’à son bord – d’un bout du monde à l’autre, tout le monde le savait – proliférait un mortel poison, un poison contagieux, et désormais la mort en personne,
Hondius n’était plus un bateau, plus un paquebot : Hondius était un vaisseau fantôme, un Hollandais volant, Fliegende Hollander, condamné à errer, oiseau de malheur et de perdition, d’un océan, d’un continent, d’un archipel à l’autre.
Hondius, c’était ce navire où sommeille et s’éveille Nosferatu le vampire, le mort-vivant, le revenant avide de sanglantes contagions, et pire encore,
ce superbe trois-mâts venu du bout du monde, d’où par une nuit de mai, une nuit comme celle où tu me lis, s’échappe et se répand jusque dans ta chambre, jusque sous ton lit, ce mal qui te rendra fou, te rendra folle. – l’Autre, Horla, ou n’importe quelle invisible, invincible, imprévisible et nuisible présence. Hantavirus.

– Virus : « agent infectieux nécessitant un hôte » – cet hôte, bientôt, ce sera toi. Ou moi. Hantavirus, mon parasite. Mon frère.
– Hanta : c’est le nom d’une rivière coréenne, Hantaan (dont les rivages étaient dit-on, infestés de ces rats qui propageaient le mal) – Hé bien ? Ça nous fait une belle jambe ! Hanta ou Hantaan, c’est toujours, Hou-Houuu, Ha-Haaa, ce fantasme, ce fantôme qui revient, qui nous hante…
Voici un peu plus de six ans, le lundi 16 mars au soir très précisément, le Président de la République proférait, urbi et orbi : – La France est en guerre ! – En guerre ? Vraiment ? …Toujours est-il que ce soir-là, on nous annonçait un confinement sine die, pour cause de pandémie. Alors le lendemain, pour conjurer un enfermement imminent, j’ai écrit ma première chronique – histoire de communiquer quand même avec nos voisins, amis et autres proches ou moins proches. Avec vous, avec toi. Ça s’appelait « chronique montreuilloise », et c’était tous les jours – on peut encore retrouver ces pages sur mon blog, en cherchant bien. Le poème cité ce jour-là, le premier, c’était Les animaux malades de la peste, de La Fontaine :
Un mal qui répand la terreur
…Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés…
Ces-jours derniers, tandis qu’Hantavirus se baladait sur Hondius et qu’il accostait, tranquillou, à très bas bruit sanitaire (peu de victimes à ce jour) et très grand vacarme médiatique international, une autre voix se mêlait dans ma tête à celle du poète. Un chant, plutôt – un de ces cris profonds qui disent les grands délires, les fantasmes planétaires, quelques vérités vraies aussi. Les visions prophétiques.
La voix parle au futur, forcément. Le Futur du Grand Soir :
…Un soir, un beau soir
Grand branle-bas de combat,
Les gens courent sur la rive
Disant : Voyez qui arrive !
…Un navire de haut bord
Cent canons aux sabords
Entrera dans le port !
– L’entends-tu ?
Oui, c’est Jenny, la Fiancée du pirate, enfin la Polly de l’Opéra de quat’sous.
Son navire de haut-bord, c’est ein Schiff mit acht Segeln/Und mit fünfzig Kanonen – Un navire à huit voiles, et cinquante canons.
…La vision insiste – et hop-la !
Le navire de haut-bord
Cent canons aux sabords
Bombardera le port !
Chez La Fontaine, la pandémie tombe du ciel, et le jugement qui sacrifice le plus faible, le plus naïf, ratifie l’injustice après l’arbitraire – puisque Selon que vous serez puissant ou misérable / Les jugements de Cour vous rendront blanc ou noir.
Dans le théâtre de Jenny par contre, dans le rêve de Jenny, c’est elle qui juge, et qui exécute : – Tue-les tous !
Son chant, c’est Le chant de l’humiliation, la revanche des humiliés si tu préfères. Il nous emmène tout droit vers d’autres embarcations, d’autres mortelles navigations. D’autres humiliés. Ceux qui les soirs de mai, et les autres soirs aussi, s’en vont là-bas, fragiles, hasardeux, et dans un instant peut-être, rejoindront au fond de la mer ceux qui si nombreux depuis tant d’années y sombrent – à très bas bruit médiatique international.