D’ici et d’ailleurs 119,
Montreuil, 18 avril 2026
Je m’souviens d’un coin de rue
Aujourd’hui disparu…
…Tout c’qui fut et qui n’est plus…
Charles Trenet

C’était début mars, je crois, la nuit tombait encore tôt. Je rentrais à la maison par la place de l’église. Et là juste au coin de ma rue, dans le noir et la lueur du réverbère, tout d’un coup je les ai vues – les chaises. Un troupeau, une colonie, une assemblée de chaises. Tellement nombreuses, qu’elles formaient un corps. Une de ces images-corps qui s’impriment dans tes yeux, ta mémoire, d’un violent coup de tampon.
– Chaises de cuisine, ou de bistrot ? Il y a un restau juste à côté, mais je ne les y avais jamais vues. Chaises d’église alors ? L’église était fermée, on était en train d’achever sa rénovation – ça ne me disait rien non plus.
Qu’est-ce qu’elles faisaient là, ces chaises ? D’où venaient-elles ? Posées, entassées, en attente de destruction imminente ? Mais on n’était pas dimanche soir, veille de ramassage des encombrants. Rassemblées pour une migration ? Vers quelle destination ? Quels usages ?
Vides, abandonnées – mais habitées par les milliers, les millions d’ombres de celles, de ceux qu’elles avaient accueillis. Chuchotant des mots que j’entendais sans comprendre.
J’ai pris une photo, puis j’ai remonté la rue : l’image ne me lâchait pas – elle fredonnait maintenant une de ces scies qui te font te retourner dans ton lit, les nuits d’insomnie :
…Je m’souviens d’un coin de rue, aujourd’hui disparu… Je m’souviens…
Or à part le coin de ma rue, cet air-là n’avait rien à voir avec cette image – c’était une chanson de pure nostalgie, alors que ces chaises dans la nuit, c’était une apparition sans mémoire, un présent bloqué, un avenir incertain.
Je suis rentrée à la maison, mais je ne me suis pas assise à mon bureau pour te montrer mon image. Pourtant, je savais qu’il fallait que je le fasse un jour – j’écris ici à chaque fois que quelque chose me saute aux yeux, m’invite à partager une image avec toi. Me l’impose. Quelque chose, ou quelqu’un. Ce soir-là, ma vision était restée bancale, branlante.
Alors j’ai commencé à attendre une autre image, qui peut-être lui répondrait, l’affermirait, et lui donnerait sinon un sens, du moins, la force d’exister.
J’ai attendu des semaines. Plus d’un mois.
Les chose de la vie passaient, chacune à sa place, discrète, ordinaire, invisible. Jusqu’à cette balade à la campagne, en Bourgogne, le week-end de Pâques. Le chemin menait à une ancienne abbaye cistercienne désaffectée depuis une éternité – quand j’étais gosse, c’était encore une ferme, on allait voir les vaches dans la salle capitulaire transformée en étable. Il y a des années maintenant, l’abbaye de Quincy est devenue un espace culturel. Elle ouvre parfois l’été, pour accueillir des expositions en plein air, sous de grands arbres.

Ce jour-là, l’abbaye, le parc étaient hermétiquement clos. Comme je contournais la bâtisse, soudain, un mur s’est dressé devant moi : sous une couverture ruinée (une simple bâche, en attendant je ne sais quelle improbable restauration) – immobile, opiniâtre, aveugle, sourd-muet, il exhibait son histoire. Ouvertures déplacées, obturées, trous rebouchés, le fin travail du ciseau côtoyait les brêches grossières, les bois pourrissants. Un peu plus loin, on avait bourré ce qui avait été peut-être des lucarnes, des soupiraux, avec n’importe quoi – du plastique, des rebuts, de la terre.


Ne me demande pas pourquoi, alors, j’ai su que cette muraille m’offrait l’image que j’attendais. Faisait écho aux chaises vides. Mais cette fois encore, elle me laissait interdite, médusée. Il me fallait attendre encore.
J’ai refait le tour de l’abbaye : à l’entrée du parc, à côté des logos Monument historique et La route des Abbayes cisterciennes, il y avait deux panneaux : « Monument fermé », et « Les moines qui ont consacré leur vie à Dieu vous remercient de respecter leur solitude dans laquelle ils prient et s’offrent en silence pour vous ». J’ai trouvé étrange que cette prière s’énonce ainsi au présent, et je me suis demandé qui était ce maître ventriloque d’un temps suspendu, en qui parlaient encore, et s’adressait à nous, la voix de moines disparus depuis des siècles.

Si je t’écris aujourd’hui, tu te doutes bien que c’est parce que je viens de rencontrer une troisième image, celle qui enfin libère les deux autres. Ou plutôt, de la découvrir soudain hier soir, l’ayant déjà croisée plusieurs fois sans la voir, à l’autre bout de la rue de l’église, à Montreuil.
Le chantier avait duré des mois. Ces jours-ci, les ouvriers ont embarqué les machines et les gravats, refait le trottoir : l’immeuble est flambant neuf, mais personne encore n’y habite, maison fantôme, alvéoles vides. Au rez-de-chaussée, de grandes baies aveugles – on a muré les ouvertures qui bientôt accueilleront des commerces. Obturé. Pas pour enfermer des secrets, un passé inexistant, mais pour interdire les squats. Préserver la propriété, l’avenir des braves gens.

Alors, une autre rengaine m’est venue en tête – plus tenace que celle de Trenet – plus efficace encore, plus évidente et plus fluide aussi, presque diaphane. Insidieuse, lancinante :
…C’est la valse brune
Des chevaliers de la lune
Que la lumière importune
Et qui cherchent un coin noir…
Je savais ce refrain depuis toujours, mais je ne connaissais pas les couplets. – En rentrant à la maison, je les ai découverts : sans complexe, ils racontent un monde d’un autre âge – le monde d’avant #metoo, sombres histoires de mecs et de mic-macs :
..Ils ne sont pas tendres avec leurs épouses/ et quand il faut les corriger /Un seul soupçon de leur âme jalouse /Et les rôdeurs sont prêts à se venger…
Dans ce monde-là, évidemment, on allait chacun avec sa chacune, pardi : c’était La valse brune, quoi.
Il y en avait alors à la pelle, de ces Y m’fout des coups/mais malgré tout/que voulez-vous… et autres Fais-moi mal, Johny Johny Johny… Pas bégueule, la libre égérie de Saint Germain des prés l’interprète après d’autres, cette valse – un deux trois un deux trois un deux trois. Juste assez sulfureuses pour faire frissonner le chaland, ses paroles se la jouent résolument caillera :
…Quand le rôdeur dans la nuit part en chasse / Et qu’à la gorge il saisit un passant…
Maintenant encore, elle me tourne dans la tête, et je ne comprends pas pourquoi c’est elle et pas une autre, qui m’est tombée dessus, hier soir.
Serait-ce parce que le long de certains murs et sur certains trottoirs, dans cette archi-boboïsée rue de l’église, mais aussi dans la venelle qui y mène depuis la mairie, traînent chaque soir des grappes de jeunes gens qui boivent, vapotent et fument, parlent fort et parfois se castagnent, histoire de dire ? La valse brune, quoi. Le soir jusqu’à la fermeture des bars, et un bout de la nuit aussi. Inoffensifs, ces chevaliers de la lune vont chacun sans sa chacune, désormais. Squattant au passage, l’espace tranquille de nos rues gentrifiées.
J’ai remonté la rue jusqu’à l’église, déboulé au coin ma rue : les chaises s’en étaient allées depuis longtemps. Les absents, les absentes qui les accompagnaient, présences sensibles, aussi. Partis, parties danser la valse brune, sans doute.
