Quelle histoire ?

D’ici et d’ailleurs 118
Théoule, 27 février 2026

C’est nous les Africains qui revenons de loin
Nous venons des colonies pour sauver la Patrie…
Le Chant des Africains, 1941, sur l’air du Chant des Marocains, 1915

– Qu’est-ce que c’est, demande l’une ?
– Raconte, c’est quoi l’histoire, demande l’autre ?
…Installées sous un franc soleil sur le muret qui ceint le mémorial, autour d’une Vierge de métal noir de douze mètres de haut, mes petites filles de huit et dix ans n’y comprennent rien : c’est quoi, ces plaques avec des noms français et des noms de lieux bizarres – on dirait des noms arabes, non ? et d’autres qu’elles reconnaissent, de villes de France et d’ailleurs ?
Comme elles, je regarde les plaques, le monument, le site, perplexe.
– Comment raconter l’histoire ? Et d’abord, quelle histoire ? Pour comprendre un peu ce mémorial, il faut aussi raconter la façon dont on a choisi de la raconter, ici.

Depuis quelques jours, on se balade dans les montagnes de l’Estérel. Hier matin, notre chemin passait par une hauteur de Théoule. Les panneaux du GR signalaient une « Notre-Dame d’Afrique », et on se demandait de quoi il s’agissait : un oratoire ? Un ancien prieuré ? …Après une forte grimpette au-dessus du sentier littoral, tout d’un coup, au beau milieu du paysage, avec la mer immense entre les pins et les îles de Lérins au loin – on a déboulé sur une sombre géante. Aussi incongrue, et à vrai dire aussi monstrueuse qu’en pleine forêt de Fontainebleau, le Cyclope de Tinguely, ou qu’au sortir d’un embouteillage à Ouakam, le colosse soviético-coréen élevé à la gloire de la Renaissance africaine, tout en haut de la Corniche, à Dakar.

Nous avons tout quitté – Parents gourbis foyers
Et nous gardons au cœur – Une invincible ardeur
Car nous voulons porter haut et fier
Le beau drapeau de notre France entière…

L’ Afrique.
C’est vers elle qu’est tournée cette Vierge d’acier et de laiton, couronnée et les bras ouverts, dans son long manteau. L’Afrique, ou plutôt l’Algérie. Car cette sculpture est le double monumental de celle qui donne son nom à la Basilique Notre-Dame d’Afrique – Lalla Meriem, plantée sur la colline de Bologhine (Saint Eugène, avant 1962), au-dessus d’Alger. La Bonne Mère de la colonie, sa Notre-Dame de Fourvière. C’est Monseigneur Lavigerie, le père des Pères Blancs, le champion des missions africaines qui l’a consacrée en 1872.
– Hé bien figure-toi qu’à l’intérieur de cet édifice romano-byzantino-mauresque, tout autour de la coupole et de la Vierge noire, court une frise, une injonction en hautes capitales :  
Notre Dame d’Afrique, priez pour nous et pour les musulmans
(…note que les musulmans en question n’avaient alors pas le statut de citoyens français – ils ne l’ont obtenu qu’à la veille de l’Indépendance.)
Et un peu plus loin, une autre formule, écrite en français, en arabe et en kabyle :
L’amour fraternel vient de Dieu, il est Dieu même
Inscriptions émouvantes ou surprenantes, hautement spirituelles ou habilement politiques, selon le point de vue qui est le tien. Propos indéniablement chrétiens, en tout cas – ou musulmans. À l’image de cet homme étonnant, l’un des plus admirables que j’aie rencontré dans ma vie (- c’était il y a sept ou huit ans, à la cantine des Glycines, le centre d’études du diocèse d’Alger qui accueille des chercheurs-chercheuses de tout poil), Monseigneur Teissier, l’archevêque franco-algérien d’Alger : il avait autant l’air d’un archevêque que toi ou moi. Discret, perspicace, et plein d’humour. Aussi admirable que Théodore Monod, le baroudeur des sables, et pour les mêmes raisons simplement humaines et universelles : une connaissance intime du terrain, des textes et des gens. Un œcuménisme sincère et militant.
Un homme qui, comme quelques milliers d’autres, est resté en Algérie en 62.
Il a été inhumé à Alger, aux pieds de Lalla Meriem.

Battez tambours, à nos amours,
Pour le Pays, pour la Patrie, mourir au loin
C’est nous les Africains !

Les filles crapahutent dans les rochers alentour, et je contemple la Dame démesurée, dans son panorama de Côte d’azur : qu’a-t-elle de commun avec celle d’Alger ?
Autour d’elle, court la frise du mémorial : Bab-el-Oued… Cherchell… Saïda… Ténès… et puis les noms des personnes et des familles qui ont souhaité rappeler ici leur exil, rapatrié-e-s dispersés aux quatre coins de la France ou du monde, vivants ou morts – des noms associés à ceux de leur quartier ou de leur ville, en Algérie. Mais aussi les noms de cent deux combattants de l’OAS morts au combat. OAS, c’est à dire l’ Organisation Armée Secrète de l’Algérie Française.
Pas étonnant : comme il y a du réseau là-haut, j’apprends que ce mémorial a été érigé à l’initiative de l’ADIMAD, l’Association amicale pour la défense des intérêts moraux et matériels des anciens détenus politiques de l’Algérie française. Qu’en 1990, on posait sa première pierre sur un terrain octroyé par le maire de Théoule. Qu’à la Toussaint 2002, il était informellement inauguré par un grand rassemblement de pieds-noirs, anciens de l’OAS, paras, et diverses figures d’extrême-droite, qui ont entonné Le Chant des Africains. Et que le 1er mai 2014, il était consacré par l’évêque de Nice, et « officiellement » inauguré par Christian Estrozi, député- maire de Nice.
Vive la République.
Alors sur mon muret, je me dis que cette Notre-Dame-là n’a pas grand-chose à voir avec Lalla Meriem. Pas plus que le Chant des Africains instrumentalisé par l’OAS, avec une armée d’Afrique coloniale et libératrice, de Marseille à Monte Cassino. Servante non pas du Seigneur, mais d’idéologies mortifères, elle ne m’émeut pas : elle me fait peur – elle fait peur aussi aux petites, d’ailleurs.

Sous le soleil qui monte haut dans le ciel, on reprend le sentier – ce GR dont je sais maintenant qu’il n’est pas seulement une voie de pèlerinage vers Compostelle, mais également vers ce haut-lieu des nostalgiques de l’Algérie française.

Et lorsque finira la guerre – Nous reviendrons dans nos gourbis
Le cœur joyeux et l’âme fière – D’avoir libéré le Pays…

Au retour, l’après-midi, on suit un chemin différent. Et là, tout d’un coup, au détour du sentier littoral qui suit de près la corniche, que voilà ?
– Encore un mémorial ! Planté juste au bord de la route. Plus facile à décrypter, celui-là : les deux drapeaux parlent pour ceux qu’on y honore, Américains et Français venus d’Afrique eux aussi, mais pour libérer la France, et tombés à Théoule le 16 août 1944. La croix de Lorraine, elle, s’avère plus compliquée à expliquer : une croix, voyons… avec deux bras et, non, pas de crucifié… Rien à voir avec Jésus. Encore que… en fouillant un peu l’histoire ancienne de cette croix de Lorraine, avant qu’elle devienne l’emblème de la France libre… et celui du Général félon, comme disent ceux d’en-haut… Car, oui, Notre Dame d’Afrique surplombe exactement ce mémorial de la Libération ! Pour écraser l’infâme d’un coup de talon, dirait-on.

Je regarde la mer, encore et encore. Là-bas en face, enfin un peu à droite, vers Alger la blanche, invisible derrière le manteau bleu de la mer.
Vers Lalla Meriem – il parait qu’aujourd’hui encore, elle est aimée par nombre d’habitants d’Alger. Quant à la basilique, elle a été classée monument historique par l’État algérien.

2 commentaires sur « Quelle histoire ? »

  1. Incroyable ! la complaisance à l’égard de l’extrême droite n’est donc pas nouvelle, quelle taille aurait dû faire cette statue pour qu’on la voie?

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    1. …ce qui m’a frappée surtout, sur ce site, c’est le brouillage des signes – religieux, mémoriels, politiques – intimes et collectifs, les appropriations multiples, qui le rendent difficilement déchiffrable, mais qui racontent sans doute pour une part, en effet, de quoi se nourrit l’extrême-droite aujourd’hui. Sidérée par ailleurs d’apprendre qu’il existe x ND d’Afrique en France (ou équivalents), et autant de pèlerinages associés…

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