Feux

D’ici et d’ailleurs, 128
Lézinnes, 31 octobre 2026

Je fis un feu, l’azur m’ayant abandonné,
Un feu pour être son ami,
Un feu pour m’introduire dans la nuit d’hiver,
Un feu pour vivre mieux…

Paul Éluard, Pour vivre ici, 1918

En bas du village, pas loin de la rivière, une fumée s’élevait ce matin dans le ciel pur, à la cheminée d’une maison. Quelqu’un faisait un feu.
Alors aussitôt, m’est revenu ce poème : pardonne-moi, si je l’ai déjà cité dans je ne sais plus quelle page ancienne, c’est qu’il ne me quitte jamais, en fait. On ne sait jamais.
– Or ces jours-ci malgré l’automne, bientôt novembre déjà, l’azur ne nous abandonne pas. Pourtant je crois qu’il nous est plus que jamais nécessaire pour vivre ici, ce feu qui crépite – étincelles cendres fumée, feu-foyer comme flambée dans le frimas, comme femme fils fille au coin du feu. Feu-refuge par-delà fronts et frontières, fortune et festin offert, qui réchauffe et fortifie, comme celui de l’Auvergnat – de l’hôtesse, de l’étranger sans façons.

Cet été, la grange du voisin a brûlé toute une nuit : de hautes flammes cramaient les ifs, les buis, les lilas du jardin, puis le toit de notre maison a commencé à s’embraser – Au feu, les pompiers, la maison qui brûle !
…La maison n’a pas brûlé, mais un parfum de fumée l’habite encore.

Et maintenant, regarde : chaque nuit, les moignons de la grange ruinée nous parlent de férocité, de fin du monde. De fatalité.
Feu d’enfer. Feu qui couve à petit feu. Feu comme flash foudre fracas. Comme braise, comme fournaise.

Attention chasse en cours : tout à l’heure j’ai voulu aller aux champignons, dans une forêt pas loin d’ici. Mais en chemin j’ai croisé ce panneau, puis j’ai entendu des tirs – je m’en suis retournée.
Feu ! Coups de feu. Chasse fauve comme frisson – fuite des bêtes aux abois.
J’ai pris un autre chemin, celui qui monte dans les bois au-dessus du village.
Je n’ai pas vu le panneau, ni rien entendu, mais je l’ai aperçue au bord d’un champ – c’était une femme, son fusil dans les bras. Elle me dit ne restez pas là, on tire le chevreuil, le sanglier – ils font des dégâts. Et puis les gars sont tout autour et on ne les voit pas, ils sont en noir.
Elle portait une veste orange. Pas moi. Alors je suis revenue sur mes pas, et je me suis arrêtée sous un noyer, à ramasser les dernières noix.
Au même moment, on s’assemblait à Trappes, à La Verrière, en solidarité avec celles, ceux qu’un chasseur d’hommes avait ciblés.
Feu ! Coups de feu. Feu comme faciès, diffamation, faillite. Et comme l’info qui nous flingue : fusillade funeste, fou furieux, facho, fanatique – confusion, frayeur dans les foyers – France effarée fêlée fracturée.

Samedi dernier à Marseille, vers le soir, on est restées un moment séquestrées dans la gare Saint Charles, les petites et moi : les gaz lacrymo emplissaient le hall, mais à l’extérieur, c’était pire. À travers les vitres sales, on a regardé brûler les poubelles, juste sous la Bonne Mère. Une fois dehors, d’autres poubelles brûlaient encore, les gamins qui y avaient foutu le feu dévalaient le boulevard d’Athènes, la Canebière.
– Autodafés – Actes de foi ? Non. Feu-fada comme défouloir, foutoir – fric, défonce, faux-fuyants. Feu-fiasco.
Cet après-midi-là, les manifs avaient été effrontées et fortes, et sans échauffourées. Comme les précédentes, et comme les suivantes. Feux de joie, feux de foi. Feux-flamenco, oriflammes tout feu tout flamme, comme foule fièvre frénésie. Feux-fiesta.

Ce soir à la tombée de la nuit, personne n’a frappé chez moi – j’ai marché dans le village à la recherche de ces groupes d’enfants qui toquent aux portes, aux volets, pour quêter des bonbons : on est le 31 octobre et ici aussi, c’est halloween. J’ai fini par croiser trois mômes, avec leur loupiotte. Puis le village est retourné au silence, à la nuit noire.
Feu follet, farfelu, farfadet, furtif, fugitif – maigre féérie.
Feu fantôme comme défunt de la veille – feu untel.
Feu fanal qui vacille et s’éteint.

…J’étais comme un bateau coulant dans l’eau fermée,
Comme un mort je n’avais qu’un unique élément.

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