Quand même

D’ici et d’ailleurs, 114
Montreuil, Saint Honorat, 18 – 20 janvier 2026

… pour nous y a pas de problèmes
Car c’est pour la vie qu’on s’aime
Et si y avait pas d’vie même
Nous on s’aimerait quand même…

(Mon manège à moi, paroles de Jean Constantin)

L’autre jour j’avais une heure à perdre, dans un quartier de Montreuil où je ne mets jamais les pieds. Alors j’ai marché jusqu’au bas du parc des Beaumonts – d’habitude, j’y accède par en haut, près du cimetière. Et là, dans l’ombre de la colline, sous un dais de grands arbres, je suis tombée sur une figure monumentale : démonstration d’art martial ? Kata ? Aïkido ? Elle prenait son élan pour un improbable envol – solidement arrimée à son socle, elle pesait son poids de bronze. Pourtant, c’était son élan même qui lui interdisait de bouger : tout, dans son mouvement, de l’enlèvement du drapé au recul du buste et au bras tendu, la main tenue loin des yeux, disait un pur geste – celui d’un maître de l’art du pinceau-encre, saisi à l’instant même où il convertit sa perception du monde en signe-monde, montagne-eau, ou tout autre poème sur le point de s’énoncer.

Je me suis approchée, et j’ai fait le tour de l’éloquente sculpture : plus je la regardais, plus elle me semblait grandiloquente, académique, bavarde à la façon occidentale, sur un motif qui ne l’est pas. Puis j’ai regardé l’écriteau bilingue, le nom de l’artiste – un sculpteur chinois, Wang Keqing, et le titre de l’œuvre, Le calligraphe Fu Mi. – Fu Mi, « le grand peintre et célèbre calligraphe de la dynastie Song (XIè siècle) », précisait le panneau. Je me suis dit – Bon, voilà donc une œuvre chinoise d’aujourd’hui. Mais à une lettre près, pourquoi est-ce qu’on ne l’a pas commandée plutôt à Wang Keping, le grand tailleur de bois, qu’on connait mieux par ici ? …le moindre de ses mastodontes bruts et secrets en aurait dit plus long, à moins de frais… Puis je me suis entendue dire – Quand même…
Quand même, tu exagères. Tu te balades au milieu de rien, et voilà que tu rencontres un témoin d’une « coopération décentralisée menée par la Ville de Montreuil » (dixit encore le panneau), qui s’inscrit « dans un objectif de réciprocité et d’enrichissement mutuel » – un monde venu d’ailleurs, chargé d’espace, d’histoire, d’art et de poésie. Alors oui, c’est cadeau, quand même. Un quand même de concession et de demi-croyance, certes (« je sais bien mais quand même », disait Octave Mannoni). Mais un brave quand même de malgré tout.

KODAK Digital Still Camera

Aujourd’hui, je repense à ce tag qu’une amie a photographié pour moi, sur un compteur électrique, quelque-part en Loire Atlantique – quelle bonne idée :
Arrêtez de tout interdire – j’arrive plus à tout désobéir.
– Non mais, quand même ! aurait dit ma mémé. Le quand même du gars méritant, qui y met du sien (ça fait longtemps qu’il s’évertue, mais là, la coupe est pleine. Il y arrive PLUS). Un quand même de – ça-va-pas-la-tête ? Indispensable aussi, celui-là. Le quand même du lanceur d’alerte. Du basta, Plus jamais ça, No pasaran. Arrête ton char. Arrête de me chercher, quand même, à la fin !

Il y en a tant et tant, des quand même. Mais ce soir, celui que je préfère, c’est celui que j’ai reçu en pleine figure, il y a deux semaines, sur l’île de Houat.
Il faisait un froid de gueux, le vent sifflait sur la lande. Sur les sentiers, les flaques craquaient sous les pieds, et au-dessus de l’estran, le sable était couvert de givre.  Mais soudain ce matin-là – un de ces matins de début janvier où le jour peine à se lever, où le cœur est en berne et le malheur du monde, plus cruel que jamais – au premier tournant du chemin de la côte sauvage, elle s’est dressée devant moi, la sombre armée des ajoncs : elle résistait ! Partout, elle fleurissait ! Des fleurs d’un or vif, serrées, hérissées par millions entre des millions de mortels piquants – tu sais, ces buissons dans lesquels, dans tes pires cauchemars, on te précipite pour te faire subir le plus cruel supplice…

Mal-aimés, inabordables, hostiles, à peine l’hiver commencé, les ajoncs sont en fleurs quand même, aussi sucrés, aussi entêtants que les mimosas, ces autres buissons fous. À la folie.
Bon, je sais bien, les épines qui fleurissent, c’est dans l’ordre des choses – les choses naturelles. Les arbres, les plantes ne résistent pas, ils s’adaptent. Mais tout de même, ils nous donnent à rêver. Alors perdue dans la jungle de l’ajonc breton, si malgracieux, si bien défendu, j’ai songé à des choses impossibles. À tout ce qu’on allait essayer de faire quand même cette année. Envers et contre tout. Comme dans la chanson. Parce que si y avait pas de lande même, nous on fleurirait quand même.

10 commentaires sur « Quand même »

  1. Les lettres que dessine le calligraphe du Parc des Beaumonts virevoltent dans les airs et s’accrochent en forme de calligramme aux arbres qui l’entourent. De jolis poèmes à lire en s’y promenant.

    Merci Marie pour ces poèmes.

    Olivier Le Brun

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