Laissez-moi

D’ici et d’ailleurs, 111
Houat, Montreuil, 15 – 20 juillet 2025

Passage interdit.
Sur la lande, quelque part entre Port Plouz et Port Carnaquiz, au détour du grand chemin, c’est un petit panneau tout neuf, planté au milieu de rien.
Moins de cent mètres plus loin, le même panneau t’accueille quand tu reviens sur tes pas : tu n’as plus le droit de marcher sur l’étroit sentier à peine tracé sur cet épais tapis de sable, de mousse et de lichen que tu foules depuis toujours – si doux que tu te déchaussais pour en éprouver le moëlleux, quand tu passais par là.
Tu dois suivre le grand chemin (- pourquoi, je te demande un peu, a-t-on tracé le grand chemin à l’écart du petit sentier, sans épouser son ancienne trajectoire ?)
Ce que tu ne fais pas, bien sûr, si comme moi, et comme les quelques promeneurs que je connais, le petit panneau t’en dissuade.

Laissez-moi danser
Laissez-moi
Laissez-moi danser, chanter en liberté
Tout l’été

Cette année, les autorités en charge du littoral sont intervenues de façon significative sur l’île : les abords des plages étaient défoncés chaque année par les marées, et par le flux des estivants – on y a construit des pontons de bois pour les protéger, et pour y accéder aisément. Et puis on a tendu tout au long du sentier côtier, un fil de fer entre des piquets : le troupeau des piétons (tout relatif, comme tu peux voir sur les images de cette page) est canalisé, empêché de s’égayer sur la lande, les rochers. Désormais, on risque moins de s’écraser au pied des falaises, mais on ne peut plus – sauf en bravant l’interdit, en enjambant la clôture – on ne doit plus marcher librement dans la lande, à l’aventure.

Moi, je vis d’amour et de danse
Je vis comme si j’étais en vacances
Je vis comme si j’étais éternelle
Comme si les nouvelles
Étaient sans problèmes…

Tu me diras qu’il en va de la protection de l’environnement. Qu’on ne peut pas laisser Dalida danser sur la plage, paillettes et disco, tout l’été. Qu’on ne peut pas vivre, ici moins qu’ailleurs, comme si on était éternellement en vacances. Que l’île et les îliens doivent vivre après l’été. Survivre aux vacanciers. Et tu auras raison.
Mais écoute encore.

Te voilà dans le vent, dans la stéréo phénoménale de l’océan – derrière toi, au sud, le grondement sourd de la Grande Plage, devant toi, plein ouest, le fracas du rivage de Salus. Tu marches dans le parfum âcre des immortelles, le chatouillement des chatons – tu rêves – quand soudain, un panneau rose vif te tombe dessus – une flèche, une fleur de lotus : Méditation ici. Et tu te demandes s’il fallait vraiment signaler ce point de rendez-vous sur cette plage vide, où tu repères de très loin le moindre passant, la moindre voile.
Tu te dis – laissez-moi marcher écouter regarder sentir m’arrêter rêver méditer me taire m’asseoir courir crier chanter – tout ce que tu veux – et ne me dites ni quoi faire, ni où, ni quand…
Tu parles.

Tu rentres à Paris. Tu prends le bateau, puis le petit train « tire-bouchon » – celui qui débouche le goulot de la presqu’île de Quiberon. Puis tu t’installes dans le TGV.
À l’aller, tu avais tiré le rideau sur ta fenêtre : la SNCF y avait inscrit
LAISSEZ VOUS RÊVER
Cette fois-ci, tu as droit à
SIÈGE AVEC VUE.
Alors, de guerre lasse, tu fermes les yeux.

7 commentaires sur « Laissez-moi »

  1. bonjour..

    vous avez bien de la chance de pouvoir encore désespérer.. metapodia..

    je voudrais vous demander quelle etait la,chanson que vous avez chantée accompagnée à l’accordéon à l’anniversaire de Philip à Hambourg, et où Karin a,pleuré d’émotion.. (Karin est ma mie, à Berlin) elle vous a dit que je lis avec plaisir et nostalgie vos pages.. bien que je sois papivore plutôt qu’électron..

    amitié

    Michel Spanin

    J’aime

    1. Ah, Michel, c’est moi qui suis émue à pleurer que vous me lisiez depuis Berlin… Et savez-vous quoi ? le pire, dans mon cas désespéré, c’est que je né désespère pas toujours !
      La chanson, c’était « Les amants de Saint Jean ». Un chef d’œuvre.
      Amitiés, du fin fond de la Bourgogne.

      J’aime

  2. Eh oui Marie, en raison d’un tourisme grandissant, ces interdictions, ces contraintes se multiplient dans des lieux que l’on croyait naturellement protégés. Le littoral est devenu si sensible que des emplois ont été créés et il faut maintenant les justifier. En habitué de ces lieux, en toutes saisons, je me rends compte que ces petits aménagements sont souvent fragiles et peuvent avoir des effets pervers, comme le creusement des sentiers et l’envahissement des abords par les lapins qui font bien plus de dégats. J’espère que des retours d’expériences objectifs sur ces amménagement pourront être réalisés pour ne garder que ce qui fonctionne et peut-être, à nouveau, laisser la plantes de nos petits pieds gambader dans la rosée et l’herbe tendre. Attention aux épines toutefois !

    J’aime

    1. Merci Jean-Luc! Et puisque tu vis près du Mont Saint Michel, tu es bien placé pour savoir de quoi tu parles !
      …Ceci dit, cette page ne vise pas seulement les actions et affichages relatifs à la protection de l’environnement – mais plus généralement, les injonctions qui pleuvent sur nous de toutes part sous forme de messages plus ou moins absurdes, nous jugent ( « vous écoutez xxx, et vous avez raison »), nous disent quoi faire, quoi penser, partout, et tout le temps !
      amitiés – marie

      J’aime

Répondre à czapla Annuler la réponse.