Marthe et Marie 2025

D’ici et d’ailleurs 106,
Sainte-Agnès, 2 janvier 2025

Ça ne te fait-il rien que ma sœur me laisse seule pour servir ? Dis-lui donc de venir m’aider.

Depuis quelques jours, je me tiens chaque soir autour du feu – oui, autour, parce que là d’où je vous écris, la cheminée est au centre de la pièce – à me chauffer, boire, manger, et rêvasser. J’habite au Saint-Yves, tout en haut d’un village perché au-dessus de la mer. Un petit hôtel-restaurant ouvert toute l’année du matin au soir, sauf le vendredi. Je le connais depuis toujours ou presque – et pour cause : Georges, son patron, le tient depuis cinquante ans avec sa femme, Marie.

Chaque jour vers 5 heures et demie, il descend au marché, dans la zone industrielle au-dessus de Menton, puis remonte avec les courses, le pain et les croissants, bien avant le petit-dej. Les premiers clients arrivent alors, des gens du village, d’autres qui travaillent ici, des habitués qui se succèdent sans interruption à chaque heure du jour, du café du matin à l’apéro de midi, au café et à l’apéro du soir.
Georges est en cuisine, ou en salle. De midi à 16h, c’est le rush : les touristes déboulent, promeneurs et randonneurs, la terrasse panoramique (on est à 800 mètres d’altitude) se remplit, la salle intérieure aussi. Georges sert lui-même parfois, quand la serveuse ou le serveur n’est pas là, ou pour donner un coup de main. Il est encore là quand les derniers clients s’en vont. Toujours aimable, bienveillant. Le regard bleu, souriant. Pas bavard.

Georges tient le Saint-Yves depuis cinquante ans, et depuis cinquante ans, il a pris en tout dix jours de vacances.
Je sais, c’est difficile à croire, et pourtant c’est vrai.
Georges a repris l’affaire de ses parents, il a commencé à travailler à quinze ans, maintenant il en a soixante-cinq, et il met en vente le Saint-Yves.

Le 31 au soir, l’hôtel était plein, alors je suis descendue sur la Côte : mon amie Françoise m’invitait chez elle pour la soirée, à Vallauris. Vive les vieilles amies et les vieilles amitiés.
En chemin, je me suis arrêtée pour la journée à Saint-Honorat.
Saint-Honorat, c’est la plus petite des îles de Lérins, au large de Cannes. La plus éloignée aussi, occupée seulement par un monastère, des vignes, et une végétation sauvage. J’y fais un tour presque chaque année, pour trouver le silence et l’isolement dans une nature paisible, un paysage immense. Ne vivent là que des moines (ils passent une grande partie de leurs journées à prier, se taire et contempler, et une autre à travailler, parce que ce sont des Bénédictins et que leur Règle le leur impose), quelques retraitants par définition silencieux, des cormorans qui sèchent leurs ailes au soleil sur des rochers éloignés, des oiseaux de mer criards, et puis un nombre infini d’espèces d’arbres et de buissons odorants, de fleurs et d’insectes.
Il y a aussi le monastère primitif – l’un des premiers d’Europe, une forteresse dressée dans la mer : sa restauration n’est pas terminée, il est encore bardé d’échafaudages.

Sur le sentier qui fait le tour de l’île, le dernier jour de l’année, je pensais à Georges, et à tous les Georges que chaque jour, nous côtoyons. Et moi qui ne vous ai pas écrit depuis des semaines et des mois, je sentais revenir le désir de vous adresser un message – se former l’image que je vous adresserai pour clore l’année écoulée, saluer l’année nouvelle, et vous la souhaiter bonne et chaleureuse.
Je pensais à tous les Georges, et à deux femmes – des figures qui nous sont familières, même si nous n’avons jamais lu l’histoire que raconte l’évangile de Luc : l’une s’appelle Marthe, l’autre, Marie. Marthe se tape tout le boulot à la maison, pendant que sa sœur Marie reste assise aux pieds de Jésus, béate, à l’écouter. Passablement énervant, non, pour Marthe, qui forcément, ronchonne ? Le Maître alors lui demande de la boucler, au motif que Marie, la contemplative, a « choisi la meilleure part ».

– Je ne sais pas ce que vous pensez de cette histoire, mais en cette période dite de fêtes, je veux d’abord dire – Merci Marthe. Merci à toutes les Marthe, de l’an zéro à l’an 2024 et l’an 2025, merci à tous les Georges aussi, sans qui il n’y aurait ni petit coup pour se remonter le moral avant ou après le boulot, ni repas dignes de ce nom, ni gueuleton en famille ou entre copains après une bonne rando, ni retrouvailles festives, ni réveillon.
Ensuite… Ensuite, évidemment, le doux et cruel prophète raisonneur a raison.
Du reste, c’est Georges, justement, qui me le fait comprendre : comment aurait-il survécu, s’il n’était pas aussi un peu Marie ?

…Car son hôtel-restaurant n’est pas qu’une machine à faire dormir, boire et manger. C’est un belvédère entouré de montagnes à la lumière changeante, au flanc d’une pente abrupte longtemps plongée dans l’ombre, matin et soir, avec des brumes qui flottent à mi-hauteur parfois, au lever du jour, la mer qui miroite au loin, et même la Corse qui surgit du néant par temps clair – je vous jure que c’est vrai, je l’ai vue l’autre jour, du haut des ruines du château, au-dessus d’ici. Hé bien dès que le service le permet, Georges fait une pause, au milieu de son paysage, assis à la même place, dans son restaurant. Il fait sa Marie, à petites doses. Attentif, en veilleuse, à la fois au temps qui passe, dehors, et à la porte qui s’ouvre, à ceux qui entrent, ceux qui restent, ceux qui sortent.

Ensuite, le Saint-Yves est aussi le foyer du village, un lieu où il fait bon se retrouver. D’ailleurs, tout le monde y défile, à un moment ou à un autre, et l’espace y a été façonné pour ça : au plus près des cuisines, il y a la table des patrons, où la patronne beurre ses tartines le matin avant de s’asseoir à la caisse pour la journée. Cette table accueille des proches, des membres de la famille à l’occasion. Ensuite, il y a trois longues tables de huit personnes, où s’installent les habitués pour boire un verre, manger, ou simplement causer, quand ils ne se posent pas au bar. Puis, une petite table isolée, entre la cheminée et les frigos – celle qui m’a été attribuée quand je suis arrivée ici (j’étais alors la seule pensionnaire) : j’ai vite compris que c’était un traitement de faveur, qui me plaçait pas trop loin du saint des saints, le lieu où travaillent et se reposent les patrons. Enfin, il y a l’espace le plus vaste, celui des clients plus ou moins étrangers, qui s’étale de la salle à la terrasse : plus de vue, moins de proximité avec la cuisine et le foyer.

Ce soir, pour vous souhaiter la bonne année, je vous envoie le crépitement de la cheminée où flambe le bois des oliviers d’ici, le silence relatif du restau – peu de clients ce soir. Et puis les mains et le regard pensif de Hassan, le serveur, dont le plus grand plaisir, pendant son service, est de remettre une bûche dans l’âtre, de faire jaillir des flammes plus hautes, plus brûlantes, plus vivantes, de les regarder, et de s’y réchauffer.

8 commentaires sur « Marthe et Marie 2025 »

  1. Marie, ton message est magnifique !!!! Je ne peux pas mieux commencer l’année qu’avec lui. Très bonne année à toi, je t’embrasse fort.

    Pascale

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  2. Merci Marie pour ce magnifique texte qui m’a beaucoup touchée. A mon tour de te souhaiter une très belle année dans la plénitude de chaque instant présent que ce soit des moments contemplatifs comme Marie ou actifs comme Marthe.

    Marie du Bazouk

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