Lessives

D’ici et d’ailleurs 103,
Lézinnes, le 24 juillet 2004

Ma pauvre mère est en lessive…
Maman, Maman,
Maman, ton mauvais gâs arrive
Au bon moment !…

Gaston Couté, Jour de lessive

Ce matin il faisait grand soleil, et j’ai accroché ma lessive au jardin.
Une archaïque lessive de blanc, lourds draps de lin, torchons ourlés main, taies d’anciens trousseaux, brodées main elles aussi.
Ça sentait bon, c’était beau.
J’ai paressé un bon moment dans le hamac, à contempler l’assemblée silencieuse des torchons, leurs plis ronds, prêts à accueillir une quelconque empreinte, Véronique profane et familière. Mais non. Ils séchaient seulement, entre mouches et bourdons.
Je me suis dit : allons voir le linge sécher au village. J’avais envie de collectionner les fils d’étendage, les lessives multicolores. Et j’ai fait un petit tour du pays.
Suis revenue bredouille, ou presque.
Tout juste si j’ai entr’aperçu deux petites culottes blanches, au fond d’une cour, derrière une grille. Comme une indiscrétion.

Je me souviens pourtant, il n’y a pas si longtemps, de longues théories de vêtements en tous genres, qui flottaient au vent dans les jardins, les passages.
Bien sûr, rien à voir avec cette formidable symphonie textile des villes et villages de Méditerranée, où partout fleurissent les lessives, bannières au-devant des maisons, étendards aux fenêtres, guirlandes au travers des rues. Non. Mais des expositions sages qui ça et là racontaient chacune, sans mot dire, des genres, des âges, des métiers. Des goûts et des couleurs. Des ressources. Des styles. La vie, quoi.
Déjà, on lavait son linge sale en famille, mais une fois propre, on l’étalait encore sans complexe.

Ce soir je me demande, je vous demande : pourquoi les lessives ne sèchent-elles plus au grand jour, dans ce village ? Est-ce que tout le monde aurait acheté un sèche-linge ?
Je ne crois pas.
Je crois plutôt que les hauts murs de pierre renferment mieux qu’hier l’intime, et que les portes clôturent plus hermétiquement que jamais les cours, les jardins. Au cours de mon tour du village, j’en ai trouvé une seule ouverte, sur la vaste cour de la ferme qui domine le chemin de ronde.


Et me voilà, ma bonne femme,
Oui, foutu comme quatre sous…
Mon linge est sale aussi mon âme…
Me voilà chez nous !


Pour finir, je suis descendue à la rivière. Près de l’ancien moulin transformé en gîte, comme dans chaque village du coin, il y a le lavoir. Je revois ma grand-mère y descendre, quand j’étais toute petite, avec sa lourde brouette en bois chargée de linges, pour les battre et les rincer. D’abord, elle les avait fait bouillir dans la cour : elle touillait les cristaux de soude dans une grande lessiveuse en zinc, avec une longue cuiller en bois.

le lavoir de Lézinnes

Je suis entrée dans le lavoir : l’eau de l’Armançon court toujours d’un bout à l’autre du grand bassin, mais les algues, les herbes ont envahi ce qui fut une claire fontaine. De part et d’autre du plan d’eau, une haute cheminée de pierre – l’eau et le feu, parfaitement disposés dans ce lieu dédié aux femmes. À des travaux, mais aussi des conversations, des formes de sociabilité que nous n’imaginons même plus aujourd’hui : le lavoir vide est devenu étape touristique sur le circuit des « lavoirs bourguignons ».

J’ai tenté d’entendre les rires, les cris, d’éprouver les tours de rein et les colères des femmes qui ont travaillé ici. La crasse, la terre, la suie – la sueur, le sang, le sperme qu’elles brossaient à tour de bras sur la pierre. En vain.

Alors je suis retournée dans mon hamac, à la recherche d’autres lessives. D’autres images, d’autres chansons.
Elles ne manquaient pas, venues d’ailleurs, ou de temps révolus :

Il y a ces femmes, ces fillettes qui bercent des enfants sans mère :
Dodo, dodo Nanette, ta mère n’est pas là,
Elle est à la rivière, pour y laver tes draps

Il y a ces hommes qui regardent des lessives de femmes :
– lavandières des bords de l’oued, à Bou Saâda en Algérie, leurs robes retroussées, leurs jeux, leurs linges qui sèchent au soleil sur les rochers – le peintre Dinet se rinçait l’œil, et les peignait vives et coquines
– lavandières du Portugal – tant qu’il y aura du linge à laver, on pourra se passer des hommes, leur fait dire la chanson…et tape, et tape, et tape avec ton battoir, tu dormiras mieux ce soir,… Ce n’est vraiment pas des lavoirs, …roucoule Tino Rossi, où elles lavent, mais des volières – Il faut les entendre et les voir – Rythmer leur chant de leur battoir !

Il y a ces hommes qu’une lessive étendue fait fantasmer :
– Fernandel, et son p’tit caleçon ro-se, qui dansait sur un fil de fer… il avait ça s’devine, un sentiment très doux – pour sa jolie voisine, une chemise en pilou

Il y a aussi cette Grande Lessive qui depuis des années court le monde – ces « réalisations plastiques … suspendues à l’aide de pinces à linge à des fils tendus en extérieur, dans des espaces publics ou privés » : regardez, c’est épatant :

…Et puis il y a cette chanson d’un pauvre gars – Ma pauvre mère est en lessive, gémit le mauvais garçon de Gaston Couté, Mon linge est sale aussi mon âme :

Quand je t’aurai conté ma vie
Malheureuse d’affreux salaud,
Ainsi qu’on rince à la fontaine
Le linge au sortir du cuvier,
Mère, arrose mon âme en peine
D’un peu de pitié !

Et, lorsque tu viendras étendre
Le linge d’iris parfumé,
Tout blanc parmi la blancheur tendre
De la haie où fleurit le Mai,
Je veux voir mon âme, encor pure
En dépit de son long sommeil
Dans la douleur et dans l’ordure,
Revivre au Soleil !

Ce soir, quand je suis retournée au jardin décrocher ma lessive, le soleil l’éclairait en contre-jour. Alors sur un drap, j’ai découvert un parfait rectangle blanc sur fond blanc – les fines coutures d’un raccommodage dont ma grand-mère couturière avait le secret.

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