Érections

D’ici et d’ailleurs, 102
Sérifos, Folégandros, Athènes,
6 mai 2024

Folégandros, semaine sainte

Si j’avais avec moi l’eau qui chasse la mort,
je t’offrirais une âme neuve, une heure encore…

Yannis Ritsos, Mera Maiou, Épitaphe

Dimanche dernier c’était Pâques, en Grèce : Anastasis – résurrection. C’est à dire, après les funèbres processions de l‘épitaphios, le linceul du dieu mort, le moment de s’éveiller, se mettre debout, se dresser. Après l’érection de la croix, l’érection de la Vie plus forte que la Mort – la plus grande fête de l’année, là-bas.

Alors dans les rues de Folégandros, toute la semaine passée, on sautait d’une dalle à l’autre, pour éviter d’abîmer le travail soigneux d’habitants assis par terre, jeunes et vieux, occupés du matin au soir à repeindre d’un blanc pur le contour des pierres sombres. Réveiller le sol sous nos pas.
Dessin-contour, matrice originelle de l’art de peindre.
Partout le blanc, le blanc partout dans ces îles, impératif, nécessaire – il repousse le feu du ciel.
Blanc comme le ventre de la Théotokos, la Vierge-mère, comme l’invisible support des ors et des couleurs des icônes,
à mille milles des ocres, des roses et chaudes teintes de terre du monde italien.
Blanc. Dans les îles, tout doit être immaculé pour fêter l’Anastasis, aussi tout le monde fait le ménage, répare, blanchit le blanc de sa maison.

Folégandros, semaine sainte

Avant-hier soir, je reviens à Athènes, pile pour la soirée pascale. Je déambule dans la ville – tous les cent mètres, une église, bourdonnante de chants et d’allées et venues. Un peu avant 11h du soir, je suis un groupe de fidèles armés de grands cierges, puis un train de voitures officielles : ils me conduisent au pied de l’Acropole, à quelques mètres de l’Agora, là où dit-on s’inventa la démocratie occidentale il y a quelques 2500 ans – à la cathédrale. Un édifice moderne au fronton décoré d’une mosaïque, une Annonciation dans la tradition byzantine.

cathédrale d’Athènes, soir de Pâques

Une foule est rassemblée sur le parvis, autour de l’estrade où sont grimpés les Officiels, et parmi eux je suppose, la cheffe de l’État, qui est aussi cheffe des armées – elle a prêté serment « au nom de la Trinité sainte, consubstantielle et indivisible ».
Une sono puissante diffuse l’office, psalmodies graves et continues, voix d’hommes exclusivement.
À minuit pile, violentes sonneries de cloches, le clergé en grande pompe est dehors, sur le parvis : l’Evangelios est proclamé, Christos Anasti ! Dans la foule on s’embrasse, on allume les cierges.

Sur la place, les corps d’armée sont au garde à vous, les drapeaux, les croix grecques sont hissés, l’hymne national s’élève. Érection simultanée de l’autel et du trône ( – une République depuis la chute des colonels, en 1974) – la Nouvelle Démocratie de plus en plus autoritaire de Kyriakos Mitostakis, et les 35 députés d’extrême-droite entrés l’an dernier au Parlement.  Pavlov Roufos raconte ça très bien :
« Grèce, un virage autoritaire aux répercussions continentales », Le Grand Continent, 2 novembre 2023 (en ligne)

Tout autour, dans le quartier de Monastiraki, aux terrasses des rares tavernes restées ouvertes, des grecs festoient de façon on ne peut plus profane. Hommes et femmes sont peut-être entrés dans la soirée dans l’une ou plusieurs des églises du quartier, pour allumer un cierge d’abord, en déposant une obole près de la porte, se signer, se signer encore, puis embrasser leurs icônes préférées – les églises ici sont des espaces publics, grands ouverts sur la rue, on y entre et on en sort comme dans un moulin pour faire ses dévotions, au fil de la vie ordinaire ( – dans le métro, aux abords de l’une d’elle, j’ai vu l’autre jour une vielle femme se signer discrètement, trois fois.)

L’icône de l’Anastasis, à l’église de la Pantanassa, Athènes

Ma sœur, je t’avais promis de t’apporter de l’eau d’immortalité.
Je t’avais promis de répandre le soleil dans ton tablier…
…Il est tard.
Ni la mort ne veut de moi
ni la vie.
Où irai-je ?

Yannis Ritsos, Le chant de ma sœur

Érections de Pâques, promesse d’une vie nouvelle pour les Grecs ? Rien n’est moins sûr. Le gardien du musée d’art byzantin d’Athènes, un barbu qui ressemble à Georges Moustaki, est en tout cas convaincu du contraire : son devoir de réserve lui interdisait d’en dire plus, mais ne l’a tout de même pas empêché de fulminer contre les privatisations à tout-va, et les atteintes à la liberté de la presse.

– Pour les touristes, en tout cas, il y a ces pénis-décapsuleurs polychromes, pièces détachées non pas de ces somptueuses divinités ithyphalliques condamnées à bander sans fin dans les vitrines des musées, mais de joyeux nains de jardin peints je ne sais où, à la main pas à la machine, bien sûr.

– Pour les passants, en ville, il y a cette surprenante affiche – j’ai cru d’abord y voir l’annonce de la prochaine représentation d’une scène nationale, la chorégraphie d’un antique combat – victorieux – du (blanc) Bien contre le (noir) Mal… Le slogan invite à « un nouveau voyage de conscience de soi » : incitation à une Renaissance morale ? Résurrection de l’antique Gnôti se auton, le connais-toi toi-même des philosophes ?
Non. Une pub pour une application de la firme Cosmote, WHATS UP.

la ville et les églises de Chôra, à Sérifos
L’église de la Panagia, à Folégandros

– Et pour celles, pour ceux qui prennent la mer, il y a ces îles qui s’érigent de loin en loin, toutes montagneuses, toutes plus belles, plus secrètes les unes que les autres, et sur ces îles, sur ces montagnes, des moulins abandonnés, et bien plus nombreux, accrochés au ciel, des églises, des monastères immaculés, remplis d’icônes qui reproduisent au fil des siècles les mêmes scènes, sous les mêmes traits, toutes vénérées, aimées, embrassées.

Et parfois, les mâts décharnés d’étranges moulins, comme sur l’ilôt désert d’Agios Georgios, au large de Kithnos, où se dresse et travaille une armada d’éoliennes, à tout vent.

L’île de Folégandros, du haut de la Panagia

2 commentaires sur « Érections »

  1. Tu as peut-être lu « avant J-C » de feu Vassilis Alexakis… Où il est question du Mont Athos et toute la mystification qui protège ses intérêts jusqu’au plus haut niveau de l’état…

    Nabil

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