Mort Vivant

D’ici et d’ailleurs 98,
Montreuil 28 janvier – 12 février 2024

Ein Fichtenbaum steht einsam
Im Norden auf kahler Höh…

Dans le nord, sur un tertre nu
S’élève un sapin solitaire ;
Il sommeille : d’un blanc suaire
L’arbre robuste est revêtu
H. Heine

En revenant du marché ce matin-là j’ai vu cet arbre planté dans le béton.
Deux mètres de haut, tout droit, tout vert, vigoureux. Vivant.
Et pourtant mort.
J’ai aussitôt pensé vous envoyer sa photo.
– Pour quoi faire ?

Parce qu’abattu depuis plusieurs semaines sans doute, il était si beau, si robuste. Comme une protestation. Une affirmation. Un cri.
Parce qu’il rédimait à sa façon, le spectacle triste que chaque année, dès avant Noël, nous donnent les cimetières de sapins. Cette année comme les autres.
Parce qu’en le voyant, je me suis souvenue d’un chant entendu en Allemagne, dont la mélodie mélancolique m’a toujours semblé tellement plus belle que celle de mon beau sapin roi des forêts solennelle et décomplexée, qui retentit aux quatre coins de l’Occident, pendant la période des « Fêtes », ô Tannenbaum ô Tannenbaum.

Cette chanson, c’est un dialogue entre toi ou moi, et un sapin :
– Ô sapin, sapin, lui dis-tu, tes branches restent vertes, l’été, l’hiver…
– Et pourquoi est-ce que je ne verdirais-pas, te répond-il, puisque je peux verdir ? Puisque je n’ai ni père, ni mère pour s’occuper de moi – c’est le Bon Dieu qui me fait grandir et verdir, voilà pourquoi je suis grand et fort.

J’ai pensé à tout ça, mais ce n’était pas encore assez pour vous envoyer son image.
Je me suis dit – À quoi bon.

Il a fallu qu’aujourd’hui je m’attarde un peu devant cet arbrisseau du sud, ce mimosa maigrelet qui fleurit bravement dans notre jardin,
juste un jeune arbre bien vivant, les pieds dans la terre,
pour que je me décide à vous envoyer quand même la photo du grand arbre plus ou moins mort, mais tellement vivant.
Ne me demandez pas pourquoi.

Mais écoutez plutôt la suite du poème de Heine :

Er träumt von einer Palme,
Die, fern im Morgenland

Il rêve — et voit, dans la lumière,
Un svelte palmier du levant
Au milieu d’un sable mouvant
Dressant sa tête solitaire !
































































































4 commentaires sur « Mort Vivant »

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