Mémé

D’ici et d’ailleurs 94,
Lézinnes, 23 octobre 2023.

le canal à Lézinnes, 22 octobre 2023

Un jour sur ses longs pieds allait je ne sais où
   Le Héron au long bec emmanché d’un long cou.
              Il côtoyait une rivière.
   L’onde était transparente ainsi qu’aux plus beaux jours…

Posté comme chaque jour dans le même bosquet au bord de l’eau, le héron ne va pas je ne sais où : il est immobile. Il pêche. Moins snob que celui de La Fontaine, j’imagine. Comme chaque jour, il s’envole à mon approche, très haut dans le ciel.
L’onde, elle, n’est pas transparente, mais plutôt glauque : ce n’est pas une rivière, c’est le canal de Bourgogne.
Ou plutôt, ce qu’il en reste. Il est si peu profond que partout, on entrevoit les pierres entre les herbes, les plantes proliférantes.
Tout juste de quoi faire vivoter quelques carpes, quelques brochets peut-être – des tanches, des gardons, qui sait, et quelques sournois et monstrueux silures, sûrement.
– Jusqu’à quand ?

Fin février dernier déjà, les autorités fluviales de la région annonçaient que
« les réserves en eau sont malheureusement très insuffisantes pour garantir une navigation au-delà de juin 2023 dans le secteur nord du canal, à savoir : Migennes – Tonnerre. Cette zone particulièrement sensible affiche actuellement un déficit de 40% des réserves en eau. Par conséquent, nous avons pris la décision de ne pas rouvrir la base de Brienon en 2023, en attendant de trouver de meilleures alternatives pour 2024. »

l’écluse d’Ancy le libre, vers l’amont, le 22 octobre 2023

Bon. Ça, c’était en aval, en allant vers l’Yonne et Paris. Nous, on est en amont.
Alors, sauvés ?
Bien sûr que non. Du reste plus récemment, ces mêmes autorités décidaient que, « en raison de l’insuffisance de la ressource en eau, le canal de Bourgogne sera fermé à la navigation entre Pouilly et Ancy le Franc à compter de dimanche 17 septembre 2023 à 19h00. »

… Fermeture en amont aussi, donc. Or ici, on est justement entre Tonnerre et Ancy le Franc. Et aujourd’hui, sur ce court tronçon, on arriverait tout juste à faire voguer une bouée en plastique, une cocotte en papier. Un bateau frêle comme un papillon de mai disait Rimbaud, longtemps après avoir été largué par ses hâleurs.

Pire encore. À parcourir la presse des derniers mois, on dirait que c’est la survie même du canal dans sa totalité qui semble menacée, et celle de ses 189 écluses. Si devenue ivre, sa gouvernance suit sa ligne de plus grande pente, il n’y aura plus de trait d’union liquide entre Manche et Méditerranée. Plus de franchissement, en douce et souterrain, de la ligne de partage des eaux.

l’écluse d’Ancy le libre

Alors en attendant la fin du monde, je marche sur le chemin de halage reconverti depuis belle lurette en piste cyclable, fleuron de l’économie touristique du coin, et je vous prie de croire que je ne vais pas je ne sais où.
Je vais précisément chez Mémé, à l’orée du village d’à côté. Quelques kilomètres après le pont de la voie ferrée, le TER et le fret Paris-Dijon.

Le long du canal, d’une écluse à l’autre – là-bas, mécanique, ici manuelle, je glane des noix sous les noyers : il y en a toujours qu’on a oublié d’inspecter. Et voici l’écluse 86.
La maison de l’éclusier est faussement fermée : le canal est à l’arrêt, mais le gardien est encore là – son jardin est fraîchement retourné, il ne doit pas être loin. Et gare à toi si tu grapilles dans les arbres alentour, car tout ça, c’est lui qui en a la jouissance.

Je reste un bon moment à contempler la formidable machine hydraulique – quelle idée géniale, pour déjouer la violence d’une pente, de la scinder en petits morceaux. Les écluses, autant de marches d’un long escalier d’eau. En douceur, changer de niveau. Franchir les obstacles. S’adapter.

Je franchis le pont – je suis arrivée. Chez Mémé, oui. Pas mémé comme mémère, mamie ou grand-mère (- moi j’en avais deux des mémés, petite-mémé c’était ma grand-mère, grand-mémé, mon arrière-grand-mère), mais Mémé comme Momo, ou Mimi. Comme Aimé, quoi, le nom du patron.

Chez Mémé, c’est le petit nom du Restaurant-Bar de l’Écluse : l’écluse est juste en face.
Ces jours-ci, il vente ou il pleut, alors la terrasse est fermée, la porte du restau aussi.
Par devant, il y a le bar et quelques tables, et par derrière, une autre salle : le dimanche, elle est pleine – des familles avec enfants et grands-parents – la fête. Au bar, c’est plus calme : au comptoir, des habitués discutent, des heures durant. À table autour de moi, des têtes blanches qui mangent, silencieusement.

chez Mémé le 23 octobre 2023
chez Mémé le 22 octobre 2023

Mémé lui-même a l’air si jeune, mais il ne l’est pas. Il a passé la soixantaine. Et depuis plus de vingt ans il fait tout, même la pâtisserie, tout seul avec sa femme qu’on ne voit jamais : elle reste en cuisine, tandis que lui sert tout le monde, torchon sur l’épaule.
Pas de carte, pas de menu. On mange ce qu’il y a.
Et ce qu’il y a, c’est toujours entrées – plat de résistance – plateau de fromages – dessert, pour 15 euros, café, pichet de vin compris. Frites et Paris-Brest maison le dimanche. Avec s’il en reste, des morceaux de brioche de la veille, que Mémé t’apporte pour accompagner ton apéro.
Et surtout, surtout, tu n’es pas servi à l’assiette, de ces chiches portions agrémentées sur les bords d’un filet de crème balsamique pour faire chic, mais dans des plats – un plat pour les entrées, un pour la viande, un autre pour l’accompagnement … des plats si copieusement remplis que tu les laisses repartir à moitié pleins et que le soir, tu ne dînes pas.

J’entends d’ici les grincheux soupçonner que chez Mémé, la quantité prétend compenser la qualité (- Ok, ce midi, comme je demandais au patron dans quel coin de France il avait trouvé ses super rillettes, il me répond, goguenard – de Métro).
…Et alors, quand bien même ce serait vrai ?

Si on vient ici, c’est pour être bien servi, c’est à dire servi comme ça. Comme à la cantine ou à la colo peut-être : des plats qu’on se partage sans avoir rien cuisiné, mais préparés comme à la maison, juste pour toi, ta famille ou tes amis. Le luxe. Comme nulle part ailleurs ou presque, désormais, dans un restaurant lambda.
Si je viens ici, c’est pas par nostalgie. C’est parce que ce service-là représente une certaine forme de résistance contre une certaine forme de barbarie.
Un art de vivre qu’on réinvente ailleurs du reste, mais en d’autres lieux, plus ou moins hors, tiers, ou participatifs. Ici, c’est simplement qu’on ne l’a pas encore perdu.

Ne soyons pas si difficiles :
   Les plus accommodants, ce sont les plus habiles…

Gardez-vous de rien dédaigner
   Surtout quand vous avez à peu près votre compte…


…Ce n’est pas aux Hérons que parlait le poète.
– Je l’écoute, et si je crois deviner qui sont les plus accommodants, parmi les hérons et les clients, je me demande un peu qui, aujourd’hui, sont les plus habiles, parmi les patrons.

le canal à Lézinnes, 22 octobre 2023

4 commentaires sur « Mémé »

  1. Oooohh Marie, qu’est-ce qu’on aurait aimé être avec vous chez Mémé. Dans ce monde qui va si mal en ce moment….

    On vous embrasse fort! madeleine

    J’aime

  2. Mercis Marie pour tes écrits, tes impressions que tu partage et qui je lis avec un grand plaisir à chaque fois. Ici , une fois de plus, sur Lézinnes et sur le Canal de la Bourgogne. Sur les deux que j’ai des excellents souvenirs. Et de votre maison à Lézinnes, et le tour de vélo que nous avons fait avec Blandine de chez vous jusqu’à Dijon. Mémé par contre , nous n’avons pas visité encore. Il faut le faire une prochaine fois……

    J’aime

Répondre à Andreas CLAUS Annuler la réponse.