Sine Saloum Symbioses

D’ici et d’ailleurs 86
Sine Saloum – Sénégal, Montreuil, avril 2023

Selon son habitude, Pâté Poullo était parti explorer la brousse aux alentours. Quand il revint, il trouva Tidjani en train de se reposer sous l’ombre d’un grand balanza au feuillage touffu, alors qu’un peu plus loin se trouvait un petit balanza dont l’ombre laissait largement passer le soleil… Pâté Poullo s’écria : « …ce n’est pas pour toi le moment de se mettre à l’ombre, mais au soleil. »
Amadou Hampâté Bâ, Amkoullel, l’enfant peul

Immense, vigoureux, ombreux, le grand Caïlcédrat étreint le grand Fromager ombreux, immense, vigoureux.
Ou bien l’inverse. Ils sont un même corps, un même être. À leurs pieds, un frêle Rônier (un palmier) s’est écroulé – mais il reste et restera là, vivant encore, tant que subsistera la moindre parcelle de ce qui fit de lui un arbre – auquel nul ne s’avise de toucher. Puis restera dans les mémoires.

Les arbres sacrés de Mar Lodj

Ici à Mar Lodj, dans le Sine Saloum – un vaste delta aux abords de la Gambie, on dit volontiers que  » ces trois arbres sont le symbole des trois religions qui cohabitent en toute sérénité dans ce village ». Je vous laisse deviner lequel représente laquelle…
Je crois savoir.
Car même si trois femmes, une de chacune des trois religions, rendent rituellement à l’arbre sacré les sacrifices qui lui sont dûs, et même si nombre de Sérères sont chrétiens (- sur ces côtes on est surtout sérère), que vaut le christianisme, face à une spiritualité multi-millénaire, plus fervente ici sans doute que dans les zones urbanisées du Sénégal, et face à l’islam et ses confréries, première religion du pays ?
– Du reste, les plus avisés parlent non pas de trois arbres, mais de deux. Comme ce vieux monsieur charmant, distingué, aux yeux clairs comme ceux d’Hampâthé Bâ, rencontré sur la grand-place du village : là, répartis d’un bout à l’autre de l’espace, d’autres arbres géants accueillent sous leurs branches le marché des femmes, les abords de la mosquée, et ceux du « palais de justice » – une case circulaire, ouverte, où les hommes se réunissent pour régler les litiges de voisinage.

« L’union fait la force » déclare fièrement Mamadou, le conducteur de notre charrette, devant l’arbre sacré.
Ici, à part la pirogue, il n’y a pas d’autre façon de se déplacer que la charrette.
Pas d’autre moyen d’arriver ici, que la pirogue.
Mar Lodj est une île. Et Mar Lodj ou Mar Lothie, le plus gros village de l’île – près de 3000 habitants quand même.
On a quitté Dakar pour passer ici quelques jours de vacances. Car Dakar au quotidien n’est pas moins stressant que Paris, même si tout y est d’une certaine façon tellement plus doux, tellement moins inhumain, qu’on peine à retrouver la brutalité occidentale à chaque fois qu’on retourne chez soi.

Les arbres sacrés de Mar Lodj

On s’est arrêtés longtemps sur la place de l’arbre, ou peut-être des trois arbres sacrés, je ne sais pas.
Aussi mystérieux que la Sainte Trinité sur laquelle Paco s’interroge avec la plus grande perplexité (- dans son école Jeanne d’Arc, au centre-ville de Dakar, on ne l’aide pas franchement à goûter au charme du mystère d’un Dieu Un en trois personnes.)
Aux pieds de l’arbre sacré, un agneau nouveau-né appelle sa mère. Tout autour se pressent une truie et ses porcelets – preuve qu’il y a bien des chrétiens par ici. Une dame vend des calebasses et du jus de gingembre aux touristes invisibles – pour l’instant, on est les seuls.
Un peu plus loin, un figuier étrangleur étrangle tranquillement son rônier. Il y en a un autre dans notre campement, tout aussi efficace. Toutes les cohabitations ne sont pas pacifiques.

Dans le village, on passe devant l’école Notre-Dame des îles, et on entre dans l’enclos désert de l’église Sainte Famille. Des jeunes se pressent aux portes du Lycée de l’île de Mar. Au retour de notre balade, en pleine brousse, on croise des jeunes filles élégantes au pas élastique qui reviennent du lycée.

l’église de Mar Lodj

On avait abordé le Sine Saloum par son littoral atlantique. Côte basse et salée, sables battus, brisés par les tempêtes et les raz de marée. De loin en loin, des villages de pêcheurs, des marais, des pâturages épars – de grands zébus blancs, des bords de mer aux bords des routes, jusqu’au cœur de la brousse. Pirogues et troupeaux partout mêlés. De Palmarin jusqu’à Djifer, bourg de pêcheurs aux mille pirogues, où sèchent et se vendent des tonnes de poissons ( – collés au flanc des pirogues multicolores, de grands camions attendent la marée dans la boue noire et puante), jusqu’au banc de sable de Sangomar, bout du monde aux milliers d’oiseaux blancs – oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds, il me semble.

À Djifer

Dans la région de Palmarin comme à Dakar ou Saint-Louis, la plupart des pêcheurs sont lébous (- par ici, les Lébous viennent s’installer le temps de la saison de pêche, puis s’en retournent avec l’argent gagné sans s’investir dans la région, note notre hôtesse sérère avec hostilité) – Et qu’est-ce que nous apprenons, jeudi dernier, dans la torpeur de notre campement ? – Qu’en ce moment même, à Ngor, Yoff et Ouakam, les Lébous de Dakar s’insurgent : l’État veut installer une gendarmerie sur un terrain vacant de Ngor – pas question ! Trois jours de grosses bagarres en ville. Cocktails molotov, nombreux blessés (- À notre retour, je verrai les avenues de Ouakam jonchées de pierres, les abri-bus explosés)… Difficile d’imaginer pareils affrontements, dans la sérénité d’ici. On se dit tout de même que si cette guérilla n’est pas l’équivalent de nos bagarres hexagonales – question d’échelle entre autres, elle y ressemble un peu.

Après Palmarin sur l’océan c’est Ndangane sur le delta, l’embarcadère des îles. Partout, pirogues de transport entre mer et bolongs, ces mille chenaux de la mangrove.
Pirogues de pêche, aussi. Mais différentes : ce sont maintenant des pirogues de fleuve.
Une demi-heure sur l’eau dans la mangrove, et c’est Mar Lodj.

La Mangrove. C’est une terre flottante, immergée, une mer plantée d’arbres.
Un monde humide menacé par la sécheresse.
Un delta d’un, deux, trois, cent fleuves entre Sine et Saloum.
Des îles entourées d’îles brassées de bras de fleuves.
Eaux saumâtres eaux douces eaux salées confondues.
Eaux piquetées de mille pirogues de fleuve, mille et mille espèces d’oiseaux.


Savane mouillée forêt stagnante mouvante – les habitants d’ici ont longtemps brûlé son bois sur ses rivages, mais de plus en plus des comités de villageois plantent des champs de palétuviers, pour protéger leur littoral.
Mangrove vivace et victorieuse, préservée par ses habitants.
Forêts d’arbres à fleur d’eau de racines aériennes sans fin au long des bolongs où s’accrochent d’innombrables chapelets d’huîtres.

Racines et huîtres de palétuvier

Sables ou paissent les zébus où s’enterre le cymbium, gastéropode marin ou yet qui violemment parfume le thiéboudiène, le plat sénégalais par excellence.
Vases où pâturent la crevette et le crabe-violoniste qui fuit sous nos pas.
Rivages où des juments attendent la marée basse pour rejoindre le rivage d’en face.
Où croît et règne le baobab et cent autres souverains.

https://journals.openedition.org/cybergeo/25671

Ici, on a vu un chacal courir sur une plage et se cacher dans la mangrove. On a rêvé des hyènes qui hurlent dans la nuit, vu un zébu mort au bord du sentier, aperçu des vautours au loin. Les enfants ont presque attrapé à la main des soles au bord du fleuve, et dans notre campement, on a passé des heures à regarder s’ébattre des nuées de fauvettes et de merles métallique au chant lancinant.

On a traversé des savanes pleines de bêtes, vu des singes et des termitières mais ni phacochères ni mangoustes. Terres sèches qui verdiront à l’hivernage, picotées de calaos au grand bec rouge, et de ces échassiers tellement chics, avec leur plastron blanc et leur smoking noir, qu’on les appelle les gentlemen ou play-boys de la brousse.

Ciels-terres-eaux pleins d’ibis de sternes de goëlands et de busards, de flamands et de tant d’autres échassiers – mangroves surveillées parfois par un, deux ou trois pélicans géants postés sur les palétuviers.

On est allés jusqu’au Village de l’île dans l’île : notre cheval a de l’eau jusqu’aux genoux, et les enfants qui reviennent de l’école retroussent leurs pantalons pour rentrer chez eux. On attache la charrette au ponton, puis on marche un bon moment sur une longue et fragile passerelle – des planches tirées de pirogues à bout de souffle – elles-mêmes tirées du caïlcédrat, l’acajou-miracle, pour arriver au rivage. Dans le village, des femmes écalent des huîtres – de grands bacs d’huîtres de mangrove, qu’elles font sécher et vendent à vil prix.

Récemment, de petits malins ont compris qu’il était infiniment plus rentable de vendre des huîtres fraîches aux grands hôtels. – Oui mais ici, pas d’électricité, pas de froid. On vient tout juste d’amener l’eau courante – Macky Sall devrait à cette innovation son score lors des dernières élections à Mar Lodj, dit-on.

Au Village de l’île dans l’île, à Mar Lodj

On est retournés au grand village, à pied. On a salué de nouveau les arbres sacrés, et sur le chemin, longuement parlé des génies, djinns et autres esprits qui habitent ici, dans chaque arbre, chaque site remarquable – ces côtes peuplées depuis des âges immémoriaux sont truffées de tumuli de coquillages… À la porte de notre campement, planté au bord de l’eau, un baobab énorme tient tout le monde à distance : maléfique, il est habité par un djinn très puissant. On ne peut pas toucher ses branches tombées au sol, ni bien sûr vendre ou occuper le terrain sur lequel il s’est installé. Quelques femmes sont attachées à son service.

Le baobab habité par un djinn

Avant de quitter Mar Lodj, je suis allée le voir et caresser son écorce. Sur son tronc, il porte de grandes cicatrices rondes.
Quant aux esprits de la mangrove, symbiose de la terre, des eaux, des plantes, des bêtes et des humains qui vivent ici, ils m’ont interdit de vous parler d’eux tant que leur présence resterait collée à ma peau. Voici maintenant une semaine que j’ai quitté Mar Lodj, et ils commencent à se retirer, sur la pointe des pieds.

…Mon grand-père expliqua plus tard que si Tidjani était resté ce jour-là à l’ombre du grand balanza… jamais il ne serait devenu chef ni n’aurait fondé son royaume à partir de cet endroit.
…Sois à l’écoute, disait-on dans la vieille Afrique. Tout parle, tout est parole, tout cherche à nous communiquer une connaissance.
Amadou Hampâté Bâ, Amkoullel, l’enfant peul

6 commentaires sur « Sine Saloum Symbioses »

  1. Chère grande Marie, merci beaucoup – une fois de plus – pour ces impressions intenses ! Voyager dans le monde à travers tes yeux et le comprendre est un grand cadeau ! Merci beaucoup,

    la petite Marie.

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