Omertà, no – Conca d’Oro

D’ici et d’ailleurs 84,
Palerme, Montreuil, 1er – 3 avril 2023

Eravamo schiavi – ora criminali  – presi nel sonno – di notte – dal collo
Perché fondamentalmente tutti – vogliono una fetta di sud.
Questo non è l’oceano – questo è il Mar Mediterraneo
rotola già qualche testa ! Alla ricerca di fuoco – alla ricerca di sogni – che il mare che guardi

Il Pan del Diavolo, Mediterraneo

L’autre jour de bon matin, en traversant le centre-ville de Palerme pas encore envahi par les touristes, je tombe sur une manif toute petite mais allègre, que des jeunes et très jeunes. Elle remonte la Via Vittorio Emanuele, qui de la mer, conduit au Palazzo dei Normani – le Palais des Normands, et clame
LA VOSTRA OMERTA UCCIDE
PALERMO È NOSTRA NON A COSA NOSTRA
protestation à bas bruit, mollement suivie par une poignée de bérets noirs, la police de la ville.

À y regarder de plus près, je comprends qu’il s’agit d’une école d’art, l’Istituto di Istruzione Superiore Vincenze Ragusa e Otama Kiyohara, deux artistes l’un sicilien, l’autre japonaise, qui ont fondé cette école au XIXè siècle – en soi déjà, tout un programme, parfaitement accordé à cette ville de toute éternité multiculturelle, nichée au cœur de sa conca d’oro – corne d’abondance, au cœur et à l’image de la Méditerranée

https://www.iisragusakiyoharaparlatore.edu.it/istituto/la-nostra-storia/

Le site de l’École présente ses dernières interventions : ça va de la bénédiction de la statue de l’archange Saint-Michel que les élèves viennent de restaurer à la caserne voisine, avec forces de l’ordre et curé sur la photo, à un échange avec des migrants, ou une rencontre avec des juristes antimafia.

La manif passe devant un grand drapeau aux couleurs de la paix, arc en ciel des peuples, des cultures et des genres, à la porte du mémorial NO MAFIA, animé par de jeunes « volontaires » – on y entre gratuitement.

Quand je reviens au même endroit deux heures plus tard, le temps de visiter la Chapelle Palatine (« Construite au 12è siècle sur ordre du premier roi normand de Sicile Roger II elle est emblématique du style arabo-normand qui combine des éléments d’architectures romane, byzantine et arabe », dixit wikipedia), une autre manif fait le chemin inverse, vers la mer. Un peu plus de monde, des gens de tous âges cette fois :
BASTA SILENZIO DI STATO, dit la grande bannière.
OGGI SIAMO QUI PERCHE LO STATO E ASSENTE
« Assez du silence de l’État, aujourd’hui on est là parce que l’État est absent ».
Certains brandissent de petits panneaux :
ANTIMAFIA – ANTIFASCISTA
ANTIMAFIA – ANTIRAZZISTA
ANTIMAFIA – AMBIANTALISTA
ANTIMAFIA – FEMMINISTA

– L’omertà, spécialité sicilienne ?
– Demande-moi plutôt, à quand une manif contre l’omertà au « pays des Droits de l’homme » ? À Paris, Marseille, Nice ou Bourg-en-Bresse, il n’y a (peut-être) pas de Cosa nostra, mais le silence mutile aussi et tue parfois – des gangs organisés à la corruption ordinaire ou aux crimes de tous ordres dans des familles muselées par le secret et la honte. Sans parler de la super-mafia catholique et apostolique, qui a fait de la loi du silence une culture universelle (- j’en sais quelque chose, mais ce n’est pas le lieu de vous dire quoi).

… Ce qui est bien, ici, c’est que la combine Terre-Ciel aller-retour est encore visible, explicite : à Palerme comme à Catane et Randazzo, d’innombrables oratoires te rappellent que tout s’achète – même et surtout, la paix de ton âme. La plupart de ces mini-sanctuaires (parfois flanqués d’un tronc qui t’invite à faire un don), te précisent combien de jours d’indulgence tu vas gagner (combien de jours de purgatoire tu vas t’épargner) en récitant tant de fois telle prière. La pratique se perd, mais le principe reste gravé dans le marbre.

Hier on est allés se balader dans un coin un peu écarté, vers le marché de la Vucciria – G. voulait voir l’ancien quartier dei Ebrei, le quartier juif. Via Meschita (rue de la Mosquée), comme dans toutes les rues à l’entour, des échoppes d’artisans : on travaille le bois, le cuivre ou le fer blanc comme dans les souks de Fès ou d’ailleurs. Ici, les noms de rues sont écrits en trois langues – italien, hébreu, arabe. Un peu partout du reste à Palerme, des inscriptions témoignent des deux siècles de domination arabe – sur le pilier de la monumentale cathédrale par exemple, qui fut une église avant de devenir grande mosquée, puis temple catholique.

Ce n’est pas du goût de tout le monde : l’association SOS Ballarò dénonce les vandales qui profanent les inscriptions trilingues dans le quartier, œuvre de ceux qui « continuent à croire à la richesse d’une identité multiculturelle qui appartient depuis des siècles à notre cité ».

https://www.palermomania.it/news/lifestyle-mondo/palermo-cancellate-le-indicazioni-in-arabo-e-in-ebraico-in-piazza-40-martiri-89595.html

Un peu plus loin, on est dans le quartier de l’Albergheria et du marché Ballarò, justement – ici, tout semble en pleine restructuration, comme en bien d’autres coins assainis, piétonnisés, çà et là restaurés. Sur un mur, un gamin brandit joyeusement un objet menaçant – une salade véreuse ? Dans un cageot à ses pieds, des fruits et légumes tout aussi agressifs… La fresque est d’autant plus étrange, que l’association SOS Ballarò y a apposé un message :
sabbia fra le mani e piedi nudi per terra non c’è mai stata pace che non si venda
« sable dans les mains, pieds nus sur le sol, jamais de paix qui ne soit vendue »…

– Qu’est-ce que ça veut dire ? Avec Cristina, ce soir, on essaie de comprendre : ce texte est signé Il Pan del diavolo, un groupe de rock palermitain (- est-ce que manger le pain du diable, c’est bouffer de la vache enragée ?) – et je découvre qu’il est tiré de l’une de leurs chansons, Mediterraneo. Alors, un sens émerge vaguement, quelque part entre le souvenir du vieux marché rescapé, cette image d’enfant aux fruits fous-furieux, et la complainte de mangeurs de pain du diable, qui nous emmène très loin des îles d’or ensoleillées de Tino Rossi :
Nous étions des esclaves, chante Il Pan del Diavolo, et maintenant des criminels pris dans le sommeil – la nuit – par le cou. Parce que fondamentalement tout le monde veut une tranche de sud. Ce n’est pas l’océan c’est la mer méditerranée – Déjà les têtes tombent ! A la recherche du feu, des rêves, sous les yeux de la mer. (Merci, Cristina).

Un peu plus tard, en rejoignant le quartier où on est logés, on est passé le long de grands immeubles recouverts de fresques sur toute leur hauteur : l’une d’elles rend hommage à la beauté d’une jeune fille de type oriental, ou africain, le visage ceint d’un foulard. Sur sa droite, un autre mur peint lui répond, sur un mode énigmatique :
Sur un vaste fond noir, des mains tiennent un plat d’or qui contient un crâne, des flèches, des tenailles, des palmes et des rameaux d’olivier, des flammes et une couronne – le pouvoir, la mort et la torture, la guerre et la paix… Sur le plat, un bout de latin :
SUOS DEVORAT ALIENOS NUTRIT – il dévore les siens et nourrit les étrangers
…ce qui pourrait servir de slogan à des militants anti-immigration, si l’image ne résonnait pas avec sa belle voisine
… et surtout si ce mot n’était pas l’antique devise de Palerme, celle de sa Divinité tutélaire, dont l’effigie bizarre (- un vieux barbu couronné et un gros serpent qui lui mord la poitrine) orne ici moult palais, places et fontaines – le Génie de Palerme-Conque d’Or en personne !

PANORMUS CONCA AUREA SUOS DEVORAT ALIENOS NUTRIT Palerme Conque d’Or dévore les siens et nourrit les étrangers, dit la formule
…Alors, Palerme-Chronos, monstre dévorant ses enfants, ou bien Palerme-Conca d’Oro misérable, mais splendide, et hospitalière ?

Enfin on est arrivés chez nous, juste à côté de la place de la Kalsa – l’ancien QG de l’émir, fermée côté mer par la Porte des Grecs. L’énorme église Santa Teresa della Kalsa était comme la veille, noire de monde.
– Avant-hier, devant l’animation du parvis, j’ai cru à un mariage, et je suis entrée dans l’église bourdonnante. Et là, en me frayant un passage entre les groupes de fidèles qui devisaient avec animation comme dans un vaste salon, je parviens au chœur : au milieu des gerbes de fleurs blanches disposées en cercles, au creux d’un douillet matelassage de satin blanc, j’aperçois le visage gris de la morte – plus dur et plus fermé que celui de cette dame du pays lobi qu’on avait assise dans un fauteuil sous le plus bel arbre, les mâchoires serrées dans un foulard rouge, lors de ses premières funérailles en pleine brousse, entourée de la famille et des voisins qui buvaient des brocs de bière de mil à sa santé.

Hier soir donc, à Santa Teresa, l’ambiance était sereine, et l’église débordait plus encore. Et puis ces fleurs vives sur son seuil, ces palmes artistement tressées… Un mariage ou un baptême, m’assura G.
– Hé bien non, c’était encore un enterrement. De jolies funérailles d’antan, comme disait Brassens.
Cette fois je ne suis pas entrée. Et je me suis dit que ce monde où la mort est si familière ne pouvait pas être si méchant qu’il s’en donnait parfois l’air.
Puis je me suis souvenue qu’on était la veille des Rameaux – on en fabrique ici de toutes sortes, et très jolis, comme ceux de la Kalsa. Et du reste, tout le centre-ville est déjà pavoisé d’élégantes tentures violettes aux armes de la Passion.  Mais on part demain hélas, et on va sûrement rater quelque chose.

Sur la place de la Kalsa où sont plantées quelques tentes, quelques migrants venus d’Afrique sub-saharienne observaient de loin les festivités de l’église. Certains dorment sur des matelas, sous la porte des Grecs.
La mer est à côté.
Sur le front de mer, récemment aménagé en un vaste espace vert, ce sont des migrants qui vendent les ballons, les moulins à vent pour les enfants. Et quand il y a du vent, des cerfs-volants multicolores.

Da quando sono nato – Ho sempre viaggiato
Stavo cercando – Il mio posto nel mondo
Ma i peggiori cani – Sono i criminali
All’nord – All’est – All’ovest – Ma finalmente – Sto dirigendo al Sud

…Depuis que je suis né, j’ai toujours voyagé, cherché ma place dans le monde, mais les pires chiens ce sont les criminels – nord, est, ouest… finalement je me dirige vers le sud
Il Pan del Diavolo, Mediterraneo

4 commentaires sur « Omertà, no – Conca d’Oro »

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