Djemaa El-Vieux Port

D’ici et d’ailleurs 80,
Marseille, samedi 11 février 2023

La scène c’est la place elle-même, sans limites, sans contours, sans tapage. La scène est à tout le monde, à celui ou à celle qui arrive le premier et réussit à capter durant des heures l’attention d’une foule non préparée à écouter un inconnu raconter des histoires.
Tahar Ben Jelloun, Hymne à Djemaa El Fna, 2019

Sur le Vieux Port, juste après le marché aux fleurs – le mimosa y fleurit, un très vieux figuier interpelle les passants : « il a soif ! donne-lui à boire ! » dit le panneau.
Sur cette place de pierre et de béton, il était depuis longtemps le seul arbre survivant
– Surprise, la municipalité installe des bacs et des pots de verdure sur les quais, du côté de la mairie : les travaux sont visiblement encore en cours.

Aujourd’hui Marseille est blanche comme Alger la blanche, et sur le Vieux Port, je me souviens de Djemaa El Fna, il y a longtemps – la place a bien changé depuis, parait-il.
– Ici, pas de conteurs, de charmeurs de serpents, ni de danseurs gnaouas avec leurs crotales, mais souvent, comme à Marrakech, des acrobates, des darboukas, des marchands en tous genres. Ici aussi, on croise des touristes et des gens venus de partout. Le Vieux-Port est une Djemaa à sa façon. Une assemblée.
Juste l’inverse de la Cane-cane-canebière du temps des pagnolades
(On connaît dans chaque hémisphère – Notre Cane…Cane…Canebière…
Elle part du vieux port et sans effort – Coquin de sort, elle exagère
Elle finit au bout de la terre – Notre Cane…Cane…Canebière !)

…La galéjade emmenait Marseille du Vieux Port jusqu’au bout du monde – alors que c’est le monde entier qui vient et vit ici.

Ce matin, en bas de la Canebière, trois musiciens – le père à la clarinette, avec ses deux garçons, jouent des airs d’Europe centrale à faire danser les morts (une dame sans âge m’entraîne et m’embrasse) juste devant des portraits de marseillais déportés en 43.
L’exposition Rafles, évacuations et destructions de 1943 : Marseille se souvient est installée sur le Vieux-Port et aux alentours :
« Entre le 22 et le 24 janvier 1943, Marseille a connu un drame qui a marqué à jamais son histoire. Pendant plusieurs jours la ville a subi des rafles, des milliers de personnes ont été évacuées, déportées et la rive nord du Vieux-Port a été en partie détruite par des bombardements. »  Beaucoup de gens regardent les panneaux disposés le long des quais – et découvrent la rafle la plus importante de France après celle du Vel d’Hiv, au pied du quartier disparu.

Un type blond joue aux échecs avec 7 partenaires assis par terre : c’est « Laurent le conquérant, sans abri belge », ancien taulard connu des youtubeurs.
Le poisson frétille sur les étals, parmi les poulpes, les coquillages.
Ici et là des musiciens rassemblent les badauds, avec ou sans sono.
Des marchandes de bonbons et boissons passent et s’installent.
Une petite famille fait la manche au pied de l’embarcadère du Château d’If.
Un peu plus haut sur la Canebière, un homme venu d’Afrique plus ou moins du Nord ou d’Orient plus ou moins moyen, assis sur le trottoir, a posé un panneau devant lui : « SDF Bac + 4, donne cours d’anglais et de russe ».

Les « rentrez chez vous » et les moqueries sur leur accent. Nordine et Ichem en avaient souffert.
-Tu peux porter tout l’or du monde, t’habiller Lacoste de la tête aux pieds et te faire couler un bain de parfum, tu ressembleras toujours à un brick à l’œuf, avait lâché Ange devant Ichem, en rigolant aux éclats, avec cette gueule de Sheitan qu’il aimait prendre…
…Avec Ichem, Ange et Djamel, on se tenait collé à ce peuple, comme une greffe qui a enfin pris, et on se gueulait à nous-mêmes « Nous sommes les Marseillais ! » avec une fierté qui descend du ciel et te soulève le poil. l’OM, le plus beau club du monde, et le plus laid. Comme nous.

Hadrien Bels, Cinq dans tes yeux, 2020

L’après-midi, affluence : troisième mobilisation contre la réforme des retraites. Manif « familiale et bon enfant », jubile un haut-parleur syndical.

Dans la lumière, devant la mer, une batucada couvre la rumeur. Des filles, surtout : c’est le groupe Mulêketù – muleque tu – le petit garçon qui est en toi.

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