2023 – rexistons

D’ici et d’ailleurs 79,
Paris, Val de Marne, 30 janvier 2023

Ton pays ressemble
À la rencontre impromptue
Du matin au bord de l’eau
Là où le temps n’existe pas
Parce qu’il ne se perd jamais
En partage de mots anodins
Tanella Boni, Insoutenable frontière, 2022

J’ignore pourquoi on s’autorise, de ce côté-ci du monde, à envoyer ses vœux jusqu’à la fin du premier mois d’une année commencée le 1er janvier, mais j’en profite pour vous adresser in extremis, une carte de vœux pour les 335 jours à venir :
C’est la photographie de quelqu’un que j’ai rencontré la semaine dernière, au bord d’une île de Méditerranée, entre terre et ciel.
Ses racines sont visiblement aériennes – on dirait qu’il va décoller, mais il doit en avoir de bien coriaces aussi sous terre, pour avoir si joliment tenu le coup.
Il s’est accroché aux rochers, il a résisté au vent, aux embruns, aux tempêtes. Aux promeneurs malveillants.
Son grand corps s’est penché jusqu’à raser le sol, longtemps, pour se redresser ensuite, étendre ses bras, son feuillage naturellement persistant au-dessus de la mer.
Aujourd’hui il abrite les oiseaux, nous offre son ombre, son parfum, sa beauté.
– Je me demande à quoi tu ressemblais, quand tu étais tout jeune, et que tu tentais de trouver ta place au soleil : tu te dressais tout droit ? Quand, comment as-tu commencé à plier l’échine ? Tu t’es ployé comme un roseau – tu t’es adapté pour exister, sans te dénaturer.
« On ne lâche rien », dit sérieusement le pin du sud, comme ton voisin du coin de la rue pour frimer. On résiste, on s’adapte mais sans rien céder de ce qu’on est, de ce qu’on désire, de ce qu’on exige, sans se rompre. Voilà mes vœux pour 2023, à chacune, chacun d’entre vous.

Dès le lever du jour
oublie le choix des autres
qui clament un nom pour toi…
Tanella Boni, Insoutenable frontière, 2022

Résister-exister-rexister : invitation à sauter sur place les bras en l’air aussi, autant que vous pourrez et s’il se peut, avec l’enthousiasme de nos filles, petites sœurs et petites-filles délivrées – libéré-ées depuis 10 ans, parce que ça fait du bien, et que même si on n’a rien à prouver (Résiste ! Prouve que tu exi-istes ! ) et qu’il n’y a pas de honte à rexister de toutes les façons possibles – de la pop gentillette de Michel Berger au silence éloquent des arbres. Il y a même toujours, toutes les raisons du monde de refuser l’inacceptable. Alors chantons, dansons, embrassons qui nous voudrons – et battons-nous encore avec nos petites pattes, nos petites branches, nos petits crayons noirs ou de couleurs.

C’est vite dit. Et dire c’est pas toujours faire, loin s’en faut.

Hier vers 22h et 3 degrés celsius, en marchant vers le métro Saint-Michel, on bute sur une femme et ses enfants assis sur le trottoir, rue Saint André des arts, presque en face du lycée Fénelon. Roxanna a 37 ans et cinq enfants, là ce sont les deux petites, 2 et 9 ans qui sont sous la couverture avec elle, les trois autres sont avec leur père en train de chercher d’autres couvertures dieu sait où, tous ils ont bénéficié d’un hébergement pendant un mois mais depuis 2 semaines c’est fini, demain matin elle retourne au boulot elle fait du ménage dans un hôtel, la gamine ira, on se demande comment, à l’école à Corbeil-Essonne (où se trouve  le centre d’hébergement ) – et le 115, qui décroche au bout de 8 minutes – une fille sympa, qui connait le dossier – prend 16 minutes supplémentaires pour me confirmer que non, il n’y a aucune solution. – Vous allez me dire : mais tu as déjà abordé le sujet il n’y a pas longtemps – c’est vrai. Justement.

Ça m’a fait penser à mon dernier voyage au bout du monde, il y a trois jours : c’était à quelques km d’ici. À Bussy Saint Georges, précisément. Je suppose qu’on appelle ça une ville nouvelle.
Autour de la gare de RER, un peu avant Marne la Vallée, c’est beaucoup de vide, et un vaste ensemble regrettablement homogène de bâtiments incolores, inodores et sans saveur, ponctué de quelques supermarchés asiatiques – un désert, prolongé par de longues, longues avenues bordées de pavillons plus ou moins chics, mais tous de la même facture proprette et drôlement triste. Puis tout d’un coup ça s’arrête, on tombe sur un petit bout de campagne, on est arrivé au village de Chanteloup en Brie. Alors, tout au bout d’une longue allée bordée de hauts arbres, juste après un Ehpad flambant neuf, on arrive au Château de la Belle au bois dormant :

À l’entrée d’un domaine immense et totalement protégé – les oiseaux, les batraciens, les abeilles et mille espèces d’insectes y prospèrent, au milieu de pelouses ornées de sculptures monumentales, entre douves et bosquets, surgit le Château de Fontenelle – un Azay-le-Rideau 19è pur sucre. Il appartient maintenant à un particulier qui le rénove pour en faire un hôtel, mais autrefois, c’était la propriété de la famille Cartier-Bresson – oui, celle d’Henri le photographe.

Ensuite, c’est l’Œuvre de l’hospitalité de nuit fondée en 1878 qui l’a acheté : à la Belle époque, le Tout-Paris finançait cette œuvre charitable dédiée à l’hébergement temporaire des sans-abris, à coups de bals à tout casser et de fiestas d’enfer… L’hospitalité de nuit est devenue l’œuvre de l’hospitalité familiale, l’OHF, qui accueillait des dames et demoiselles dans le besoin, dans les années 40, puis une maison de retraite…
Et juste derrière ce domaine enchanté, au charme authentiquement suranné, savez-vous ce qu’il y a ?
Le parc d’attraction de Disneyland.
France, terre de contrastes.
…Bonne année !

2 commentaires sur « 2023 – rexistons »

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