Entendez-vous dans nos campagnes…?

D’ici et d’ailleurs 71,
Lézinnes, Montreuil, 7 septembre 2022

le village de Lézinnes et au-delà, la route d’Ancy-le-Franc

Août à la campagne. Tout le mois d’août. Septembre. Les premiers jours de septembre.
Le village vide sous le soleil, l’ombre qui s’avance.
Le silence.
Les rues désertes, de haut en bas et de bas en haut, d’un bout à l’autre du pays.
Les villages voisins, déserts eux aussi.
À part quelques passants qui vont aux courses dans le Vival de la grande route (peut-être plus pour longtemps : on vient d’installer une ènième grande surface à Tonnerre). Les gamins du terrain de jeux, près de la rivière. Les klaxons d’un mariage, un samedi. La cloche qui sonne mécaniquement l’angélus de midi et celui du soir du haut d’une église depuis longtemps désertée.
– Pourquoi ? Parce que c’est comme ça, c’est tout. Comme le coq sur le clocher.

Au jardin, on n’entend que la soufflerie géante qui sèche les céréales dans la ferme d’à côté, sans discontinuer. Le cri désolant des tourterelles, parfois. Et parfois, une portière qui claque, dans la rue de l’église – la plupart des clients de la pharmacie voisine s’y rendent en voiture, depuis les villages des environs.
Le silence.

Un silence si dense que depuis fin juillet, je n’ai pas pu, pas voulu le trouer de mots : chaque matin juste avant la grande chaleur, au cours de ma promenade toujours la même, entre rivière et canal, les rares paroles qui ronronnaient pour vous restaient enfermées dans ma tête, avec les quelques airs qui m’ont hantée cet été, des heures durant :
C’est un vieux châ-teau du Moyen-âge, avec un fan-tôme à chaque étage, murmurait Trenet dans un souffle…
Adieu pastourelles, pastoureaux adieu, nous n’irons plus sur l’herbe mauve, paître nos verts moutons – chuchotait Colette, sur l’ineffable musique de Ravel…
La maman des poissons, elle a l’œil tout rond, répétait Boby en boucle, traînant derrière lui la longue ficelle de ses chansonnettes, brinquebalant sur les cailloux du chemin.

Dans ma campagne, je suis devenue le mur de notre vieille grange sous le soleil, la vache qui rumine dans le pré d’en bas, la carpe du canal et ses ronds dans l’eau.
Voilà (aussi) pourquoi je me suis tue.
Ne vous ai rien écrit.
Et pourtant il s’en passait des choses, dans le silence de nos campagnes où rien ne se passe, jamais. Oui, il s’en passe tous les jours et de belles, je vous assure.

D’abord, il y a la rivière. Les gens disent qu’il ne faut pas s’y baigner. Allez savoir. Nous, on y va tous les jours. L’onde y est transparente ainsi qu’aux plus beaux jours.
Mais au lieu-dit la Gravière du Moulin, on a coupé tous les grands aulnes du bord du bief. Reste l’enfilade des troncs dressés vers le ciel. Effacé, notre écran d’ombre : on nage maintenant à découvert, exposé à la cruauté des arbres mutilés, aux yeux des bagnoles.

Au pied du déversoir, l’eau coule de plus en plus rare, puis tout d’un coup plus vive, puis de nouveau s’abaisse : ici, l’Armançon n’est pas aussi régulière que l’Yonne, dont dépend le flux de la Seine de Paris au Havre. Son lit s’assèche comme un peu plus loin celui de la Cure, du Serein ou du Cousin.
Chaque jour, le héron vient se poser des heures durant, dans l’ombre et la lumière d’un filet d’eau vive. Il pêche, indifférent aux baigneurs qui barbotent entre les pierres.
Le héron. Il s’en allait par deux, par trois, il y a encore deux ou trois ans. Le martin-pêcheur, lui, a cette année complètement disparu de ce coin de rivière. Mais juste à côté, chez Marie-France qui les observe chaque jour, les hirondelles apprennent à voler à leur deuxième couvée.

Il y a aussi les prairies, les fausses rivières. Celle que longe le chemin de Tartralle que j’emprunte chaque matin par exemple. Au plus fort de la canicule j’ai vu, de mes yeux vu les vaches encloses dans le vaste paillasson des prairies de derrière, traverser les broussailles, se frayer un chemin dans les ronces, et hop, franchir le gué à travers les nappes de cresson.
– Pour aller voir si l’herbe est plus verte à côté ?
– Que nenni. Pas si bêtes. Elles se baignent, elles aussi !


Le fermier se désole. Je le croise parfois sur le chemin. Il descend de son tracteur, on cause. Sombre histoire de voisinage, ses vaches se mélangent à celles d’à côté, faut refaire la clôture. Une histoire de malveillance parmi tant d’autres, je ne vous dis que ça : il y en a de tellement pires…
…Entendez-vous, dans nos campagnes ? Je ne vous parle pas des agriculteurs qui mettent la clé sous la porte, des territoires recomposés – le remembrement des années 60, c’est pipi de chat à côté de l’ampleur des changements de mains d’aujourd’hui, du désarroi de tant de cultivateurs.  

Il y a aussi le canal – le canal de Bourgogne, oui. En un mois, je n’y ai vu passer que deux bateaux, des hollandais : cet été, pour cause de sécheresse, il est fermé à la navigation jusqu’à Tonnerre. Alors vous pensez, il n’y a plus grand-monde après. – Par contre, de la fin juillet à la mi-août, même affluence de touristes sur le chemin de halage que sur un GR du Mont-Blanc : les vélos roulent par deux en général, monsieur et madame le plus souvent, entre 30 et 70 ans, mais aussi par smalas entières, sacoches bourrées de matos.
– Parce qu’en plus, ces cyclotouristes campent, héroïquement. Un beau matin à la fraîche, juste avant d’arriver à l’usine de Frangey, je croise une famille de 7 personnes qui lève le camp, sur un talus – tous, ils portent un T-shirt rouge vif, avec leur nom écrit dans le dos : « papa », « maman », « totoche » etc, des fois qu’on se méprenne. Je reste un moment à les regarder, de l’autre côté de l’écluse.

Il y a le canal, fin août. Les vélos se font rares sous les peupliers cramés. Ce matin-là je marche le long de l’eau dans le silence de la campagne, le ronron de ma tête. Pas de promeneur, pas de pêcheur à l’horizon, rien.
Le silence.
Une petite voiture est garée au bord du chemin autorisé aux seuls véhicules des Voies Navigables. Je regarde dedans : elle est vide. Une baguette enveloppée de papier sur un siège, des gants. Impossible de chasser l’ombre de Simenon qui se profile aussitôt à la portière : le criminel est-il encore sur les lieux, la victime, fourrée dans un buisson… ? Je croise alors d’autres ombres, tout aussi palpables.  
– Ici, dans le pays, les filles qui avaient fauté se jetaient dans le canal, me disait ma mère. Du reste, elle-même y avait bien songé…
… Il y a eu tant de morts violentes, dans ce village. Suicides, assassinats. Chez nous, même : un jour, il y a trente ans, un jeune prof qui louait la petite maison au fond de la cour s’est pendu dans la grange attenante. Depuis, on l’appelle « la grange du pendu ».

Le lendemain, au même endroit, je regarde avec effroi l’ombre longue d’un grand poisson qui affleure à la surface du canal, puis une autre :  il paraît qu’il y a des silures énormes maintenant en Bourgogne, et de plus en plus – seraient-ils arrivés jusqu’ici, ces monstres ? …Je me demande quel sacrifice ils réclament, et ce qu’il faudrait faire, pour les éloigner ? …À Dafra, près de Bobo Dioulasso, la mare aux poissons sacrés était rouge du sang des bêtes dont se repaissaient les silures géants. À fleur d’eau, leur gueule fripée, violacée, bardée d’antennes, happait les tripes des chèvres, des moutons et des poulets dont les plumes, les toisons jonchaient le rivage. Mais ici ?…

Entendez-vous, dans nos campagnes ?
– Ici, pour le moment, on n’entend pas de féroces soldats égorger nos femmes et nos compagnes. Mais parfois, plus fréquents vers le soir, les grondements d’un train qui roule vers le Midi ou vers la capitale, ouah-ouah-ouah entre deux tunnels. Le ronflement lisse de la grande route, la départementale que tout le monde appelle route nationale – elle fend le village en deux et mène à Dijon, la belle diguedon, ou bien vers Paris, si loin, si loin. Et puis chaque jour, un peu avant midi, le tonnerre terrifiant de deux avions de chasse qui rasent le clocher : ici, on n’a pas d’éoliennes, mais on est pile sur le tracé d’entraînement militaire à basse altitude. On ne peut pas tout avoir.

La dernière fois que j’ai quitté la gare de Tonnerre pour parcourir en taxi (tarif SNCF) les 10km qui mènent à Lézinnes, le chauffeur X s’est arrêté pour causer avec une femme d’un certain âge, handicapée mentale.
– Une copine aux gamines d’Émile Louis, me dit-il en redémarrant, elle a bien connu la dernière, dans sa famille d’accueil. Pas étonnant : on est à deux pas d’Auxerre. Avant de me re-raconter, vues de sa fenêtre, l’histoire des sept « disparues de l’Yonne », des jeunes filles handicapées de la DDASS d’Auxerre, celle de leur boucher chauffeur de bus, et celle du gendarme Jambert, « suicidé de 2 balles dans la tête » en 97 pour avoir mis en évidence la culpabilité d’Émile Louis. X en sait quelque chose : ici, c’est lui qui transporte les filles de l’ASE (exDDASS). Et vous aussi sans doute, vous avez entendu parler de ces histoires, un jour ou l’autre ?…
… Entre les crimes commis entre 1975 et 1979, et la condamnation définitive du bourreau en 2007, vingt ans d’indifférence et d’obstruction de la Justice, puis dix ans d’erreurs et d’atermoiements. Un solide, un effarant silence bruissant de sang, de rage et d’impuissance.
Car pour mon chauffeur, comme pour bien des citoyens d’ici (- on en parle encore à bas bruit, de Tonnerre à Auxerre), cette omerta, ces crimes, c’est pas que l’histoire d’Émile Louis : c’est une affaire de Réseaux. Que des grosses légumes. Toujours actifs, prédateurs en embuscade. Mais on saura jamais rien. Jamais.

Alors il y a quelques jours, juste avant mon départ, je suis allée jeter un coup d’œil à quelques km d’ici, sur l’Établissement Public Médico-Social du Tonnerrois, l’EPMS, qui protège les jeunes « en situation de handicap mental » : une bâtisse enfouie dans les arbres, au parc bien barricadé, à la lisière d’une vaste forêt.
Puis je suis retournée une dernière fois marcher entre rivière et canal – ce canal qui des hauteurs de la Bourgogne, conduit vers l’île de France, mais invite à poursuivre sur l’Yonne, le canal du Loing, le canal de Briare… Ces campagnes silencieuses qu’arpente notre amie Cloé Korman aux côtés de six petites filles, dans son dernier livre Les Presque Sœurs (Le Seuil 2022), quelque part entre Montargis, Pithiviers et Beaune-la-Rolande, « déjà un morceau d’Auschwitz » : lisez-le !
De retour de Montargis, écrit-elle, « C’est une campagne incroyablement plate tout autour. À gauche, à droite du paysage, on dirait que la Terre s’incurve et que l’on va tomber à l’infini, comme depuis une planète d’avant Galilée. »

Depuis ce matin, à Montreuil je vous écris devant la fenêtre ouverte sur un ciel enfin gris, dans les cris d’enfants qui jouent dans la rue – on est mercredi. Et pour accompagner cet été finissant, je vous invite à écouter l’une des musiques qui nichaient dans mon silence estival – sortilège moins funeste, infiniment, que tous ceux dont je viens de vous entretenir. Juste la plainte douce d’une toile de Jouy, qu’un enfant en colère vient de déchirer, et qui a bercé mon enfance.

Nous n’irons plus sur l’herbe mauve paître nos verts moutons…
Las, notre chèvre amarante,
Las, nos agneaux rose tendre,
Las, nos cerises zinzolin,
Notre chien bleu !…
Maurice Ravel, Colette, L’Enfant et les sortilèges.

5 commentaires sur « Entendez-vous dans nos campagnes…? »

  1. Merci Marie pour tes promenades, si grasses, si vertes. Les miennes sont grises et ocres, les berges bétonnées d’une mer rouge encerclée d’autoroutes et de zones portuaires. On aperçoit au loin l’île qui ferme la baie, cité royale interdite en ombre chinoise sur le couchant, la silhouette d’une végétation luxuriante. Ici il y a des balançoires un peu rouillées, qui font quand même le bonheur des enfants, des groupes d’hommes ou de femmes installées sur des couvertures, des chats faméliques qui se chamaillent sans se soucier des humains. J’aime sortir courir à l’heure où il fait moins chaud, rejoindre ces berges et voir l’horizon – peut-être l’hospitalité d’un tapis – puis replonger la nuit tombée vers mon hôtel dans l’un des derniers faubourgs du centre, retrouver les rangs de prière cosmopolites, cette harmonie laborieuse et vivante, si particulière à respirer.
    Je t’embrasse.

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    1. ah! merci à toi, Vincent, pour ces paysages, ces sensations d’une Arabie que j’imaginais bien ocre et grise – mais dont je ne voyais ni les routes ni les chats, ni les ports, ni les orants des faubourgs… je revois l’Arabie telle qu’elle émerge, depuis les rives du Sinaï, toute rose, puis pourpre, au fil du jour… Oui, les pays de Bourgogne sont verts et gras – tout est relatif, et pourtant bien arides – desséchés cet été, désertés souvent, et bien souvent, déserts… je t’embrasse aussi. Un grand bonjour à la Mer rouge de ma part, s’il te plaît : j’ai tant, tant aimé ce lieu, l’un des centres du monde, assurément.

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