Ici est ailleurs est ici est

D’ici et d’ailleurs 66,
Montreuil, dimanche 22 mai 2022

L’ élève Hamlet (il conjugue)
Je suis ou je ne suis pas
Tu es ou tu n’es pas
Il est ou il n’est pas
Nous sommes ou nous ne sommes pas…
Jacques Prévert, L’accent grave (Paroles)

Rue de l’église, au matin de la fête des commerçants

Hier samedi, 10h du matin, « fête de printemps » de la rue de l’église, le pavé commence à s’animer. Sur les tréteaux, les commerçants ont installé leurs victuailles, ils ont dressé des tables pour la dégustation aussi. Tous produits bio, élevés localement (oui oui, miel, maraîchage, vins ou bières de Montreuil), ou provenant de producteurs de proximité, ou acheminés en direct, des fruits aux huitres et aux pivoines – ou encore fabriqués sur place – fritures exquises, sandwiches raffinés… La campagne d’à côté dans votre panier, votre gobelet en carton. Bien sûr, tout ça coûte cher, très cher. Et le marchand de fruits et légumes algérien, lui, est aussi cher que ses voisins bio-bobos.

Vers 13h, la fête bat son plein sous le soleil. Les enfants se font maquiller, le photographe photographie avec son appareil à l’ancienne. Entre les portants du couturier africain Georges Lawson (très chics, ses vestes sont de vrais costumes de scène) et le bistrot-PMU d’en face (pour une fois, il y a même des femmes en terrasse), entre la boutique du tatoueur et la Maison des femmes, la poissonnerie Montreuil sur mer, la Petite épicerie bio, et le Fournil éphémère, le Montreuil plus ou moins friqué s’attable, se retrouve, refait le monde, se marche sur les pieds.  Une dame distribue des tracts pour une société de ménage-repassage. Les praticiennes de l’Atelier ML présentent leurs cours de yoga-pilates-méditation.

Ici, plusieurs artisans-commerçants sont de récents (re)convertis, comme « l’archi-boucher » : ils ont troqué le bureau contre la boutique, l’atelier. Leurs clients, eux, partagent leurs achats avec le Biocoop et le Naturalia d’à côté, leurs abonnements aux multiples AMAP du coin. Sans problème de fin de mois, a priori. « Éco-responsables » sans doute, engagés même, peut-être.
Aujourd’hui, un nouveau restau fête son ouverture rue de l’église : « Horizontal québab » est un « nouveau concept de québab à la française », un « laboratoire » (« ici tout est fait maison ou chez le voisin »). Les deux kebabs du bout de la rue n’ont pas à s’en faire : l’horizontal n’est pas donné. Les jeunes d’ici et les moins jeunes moins fortunés, gens de passage ou qui travaillent dans le coin continueront de s’y restaurer – d’autant plus que ce sont les seuls restaus ouverts le dimanche. Quant aux résidents des foyers, nombreux aussi à passer par ici, ils ne s’y arrêtent pas de toute façon : ils cuisinent dans leur cour.

Le Professeur (excessivement mécontent)
Mais c’est vous qui n’y êtes pas, mon pauvre ami !
L’élève Hamlet
C’est exact, monsieur le professeur.
Je suis « où » je ne suis pas
Et dans le fond, hein, à la réflexion, 
Être « où » ne pas être
C’est peut-être aussi la question

Samedi 18h, Gare de l’est. Mon train part dans 10 minutes et je cherche le distributeur du billet dont j’ai besoin pour me rendre à une quarantaine de km de Paris, direction Coulommiers : RER ? TER ?… C’est quoi « Transilien », au juste ?… L’automate poussif (vous savez, celui avec la molette verte, qui réfléchit 1 minute entre chaque tour de roue) ne me propose pas ma destination. Heureusement, ma compagne de voyage débarque, et vient à mon secours :
– Inutile de le chercher dans le hall, tu le trouves à l’entrée des quais, seulement.

Après le train-train Montreuil-Gare de l’est via Oberkampf, impression de partir loin. On traverse des banlieues, puis des campagnes, des forêts. Puis – c’est la première station, arrivée à Tournan en Brie.
La gare est en lisière de forêt. D’ailleurs, sitôt franchies quelques bretelles, on s’y engouffre sur un étroit sentier. Hautes futaies. Cris d’oiseaux. Chants d’oiseaux. Le groupe de jeunes hommes qui nous précède tombe en arrêt : un serpent frétille à leurs pieds. Ils le repoussent dans les ronces.
Ils sont presqu’arrivés à destination : après un vague étang, une sorte de camping, et de la forêt encore, surgit Le Château. Une énorme bâtisse, plusieurs ailes… c’est là qu’ils habitent, pour le moment. Au milieu des hautes frondaisons, des terres grasses. À 20 minutes à pied de la petite gare, elle-même à une heure ou une demi-heure de Paris, selon l’heure et la liaison.

« Le Château » de Tournan en Brie

Ce lieu, où vivent plus de 100 résidents, est géré par l’association Empreintes : c’est un Centre Provisoire d’Hébergement (CPH), mais aussi un Hébergement d’Urgence pour Demandeurs d’Asile (HUDA). C’ est-à-dire qu’il regroupe des personnes qui toutes, ont des papiers, mais pas forcément le statut de réfugié. Il y a beaucoup d’hommes, et des familles parfois – venus d’Afghanistan, de Syrie, d’Afrique subsaharienne, des confins de l’Europe aussi. Beaucoup suivent des cours de français, et si certains ont trouvé un boulot, la plupart d’entre eux en cherchent encore.

https://www.asso-empreintes.fr/actions/immigration-et-asile/

Myriam, qui me fournit toutes ces précisions, presse le pas : on est presqu’arrivées.
Entre Le Château et le lieu où elle m’emmène, une vaste prairie. À mi-chemin, toute seule dans les herbes folles, une statue de la Vierge. Exilée, elle aussi ?

Et soudain la voici, au milieu des prairies, des bosquets, plus imposante, plus belle encore que je me l’étais imaginée, cette ferme du 17è siècle, la Ferme de Combreux.  Et niché dans la Ferme, le Collectif qui la fait vivre, les uns depuis neuf ans, d’autres depuis peu.
« Expérimenter ce milieu de vie, nous a conduit non seulement à développer une agriculture vivrière et biologique mais aussi et surtout à aiguiser nos réflexions, nos convictions et nos espérances », dit leur Manifeste.

La Ferme de Combreux

Regardez plutôt leur projet :

https://combreux.net/

et puis cet autre, qui lui est intimement lié, puisqu’à la Ferme de Combreux, où « agriculture » ne va pas sans « culture, recherche  et création », il s’agit aussi de « réévaluer les savoir-habitants, les savoirs sensibles, les savoirs de subsistance, des savoirs terrestres ancrés dans les manières d’habiter et de faire société » :

https://www.reprisesdesavoirs.org/chantiers-pluri%c2%b7versites/

Ici, ces derniers temps, tout change à toute allure. Il y a quelques mois, ces fruitiers n’étaient pas plantés, ces serres, pas encore installées. Cette grange immense, pas encore aménagée. Ces échanges avec les résidents du Château d’à côté – trocs de compétences et de services, pas encore initiés. Ici, il y a celles et ceux qui vivent sur place, même s’ils-elles travaillent à Paris, transforment le lieu, prennent soin des animaux. Et les agriculteurs-trices bio, qui vivent ailleurs – à Montreuil, par exemple, qui travaillent la terre, et transforment leurs produits à la Ferme.

La Ferme de Combreux un peu avant la fête

Or ici aussi, aujourd’hui, c’est fête. Il y a les « habitants », les « culs-terreux » de Combreux, leurs amis, et des résidents du Château. Il y a cette jeune femme en cours de reconversion : elle dirigeait un hôpital, elle a décidé d’élever des chèvres, ici.
– Alors, dans cette vaste cour sous les ombrages, ce n’est pas seulement la fête de la rue de l’église, c’est tout un pan de Montreuil qui se prolonge, avec la douceur du soir. Avec son bon pain, ses convives enthousiastes, leurs rêves et leurs projets – avec ces voisins venus de si loin, leurs projets et leurs rêves. Tous-toutes, sont et ne sont pas où nous sommes. Je suis « où » je ne suis pas.
– Du reste, lorsque Myriam nous fait visiter une cave de cette antique ferme briarde, dont l’usage originel reste mystérieux, je ne suis plus à Combreux : cet escalier double, c’est celui d’un palais, d’une belle demeure. Et celui de la maison des esclaves, à Gorée.

6 commentaires sur « Ici est ailleurs est ici est »

  1. je crois avoir vu le même escalier double pour une cave aussi mystérieuse à la forge ou la maison de Buffon, qu’un jour d’été tu nous avais conseillés d’aller visiter. C’est à côté de chez toi, là-bas.. Nabil

    J’aime

    1. ahhhh… merci Nabil, c’est vrai!! le site de la Forge dit ceci : « Buffon a organisé son haut-fourneau et l’ensemble de sa forge comme pouvant se visiter afin d’admirer le travail de la forge. Ainsi placés en haut, sur les balcons, ses invités et amis, pouvaient assister à la coulée de fonte en fusion qui s’effectuait en bas, au sol. Cet escalier ressemble à l’escalier réalisé par l’architecte Gabriel au palais des Ducs de Bourgogne à Dijon ». Peut-être une piste pour Combreux?…

      J’aime

  2. Chère Marié Bonjour Je n’ai toujours pas eu le temps de te recontacter… j’avais envie d’aller te voir à Montreuil mais comme je suis chaque jour le procès du Bataclan je ne suis pas arrivée à dégager un bon moment pour nos retrouvailles.J’espère m’en sortir un peu plus en juin. Ma visite à Montreuil passé aujourd’hui par ton blog! À bientôt promis Bises mjm

    Envoyé de mon iPhone

    >

    J’aime

  3. Houhou.. vive houx et bijoux.. la maison de goree? Vous en aviez’peut-être Écrit une fois précédente ?
    En tout cas merci pour ces tableaux de la vie quote au siècle des guerres permanentes..
    Bien à vous
    M.

    J’aime

    1. merci à voux, Michel ! aux houx, aux hiboux et autres petits choux de Desnos, invités sur ce blog dans un commentaire de Salem, en mars dernier !
      Je n’ai pas écrit ici sur Gorée – mais sur Dakar, où est une part de ma vie – l’hiver dernier par exemple. Et je travaille en lien avec l’association Alter-Natives – au sein de laquelle des jeunes d’ici font des recherches et réalisent des créations remarquables sur l’histoire du commerce triangulaire. À bientôt ! marie

      J’aime

Répondre à mariegautheron Annuler la réponse.