Le Grand Lustucru : vu à la télé

D’ici et d’ailleurs 64,
Montreuil, 30 avril 2022

Entendez-vous dans la plaine
Ce bruit venant jusqu’à nous ?
On dirait un bruit de chaîne
Se traînant sur les cailloux
C’est le grand Lustucru qui passe
Qui repasse et s’en ira
Emportant dans sa besace
Tous les petits gars
Qui ne dorment pas

Chanson du 17è siècle, recueillie par Théodore Botrel.

Une fois n’est pas coutume : aujourd’hui, c’est à une promenade cathodique que je vous convie, en manière d’exorcisme, à travers le JT de France 2 du 29 avril à 20h.
Berceuse diabolique. Car hier soir, cette grand-messe noire – l’eusses-tu cru ? –  m’a fait l’effet d’un film d’horreur.  Erreur funeste, je l’ai visionnée en postcast sur mon ordi à 23h. À 2h du mat, je ne dormais toujours pas.

Comprenez-moi bien : ce ne sont pas (seulement) les grains du chapelet d’images (de 2’30 à 3’50 chacune) qui foutaient la trouille, mais leur fil rouge, tendu par la diction, le look impeccables du présentateur. Le sommaire, si vous préférez.

Alors voilà.
En guise d’intro, c’était « Les habitants au bord de la crise de nerfs », sorte de chasse à l’homme de Shangaï à Canton. La Chine c’est grand, c’est loin, alors vous comprennez, c’est de la voiture d’un Français en fuite qu’on l’apercevait.

Ensuite, on passait au plat de résistance, la Une. Saignante. De la bidoche en veux-tu en voilà. La chaîne avait décidé ce soir-là de parler de l’inflation et de la hausse des prix des denrées alimentaires en ciblant la filière viande. Alternaient donc, collés sur l’écran, le gros museau humide et les yeux tendres de vaches débonnaires, et les quartiers de chair sanglante, dont l’odeur fade dégoulinait sur mon clavier.
Par-ci par-là, les commentaires roboratifs d’un éleveur de la Loire, d’un transporteur d’Île et Vilaine, ou d’un consommateur désargenté, étaient à ceux de Laurent Delahousse, ce que le hamburger-frites est au macaron Ladurée.

Quelle est cette voix démente
Qui traverse nos volets ?
Non ce n’est pas la tourmente
Qui joue avec les galets
C’est le grand Lustrucru qui gronde
Qui gronde et bientôt rira
En ramassant à la ronde
Tous les petits gars
Qui ne dorment pas


On ne s’éloignait guère du sujet dans la troisième rubrique, « Restauration : cherche personnel désespérément » : cuisines, terrasses et petits plats.  La quatrième ménageait une subtile transition vers l’international : « Tourisme : comment vivre sans les Russes et les Chinois ? » – Certes, comment ne pas vibrer devant ce château de Vaux le Vicomte, où, c’est bien triste, les Chinois ne se marient plus (- est-ce qu’ils s’amusaient autant que Fouquet, quand il faisait la nique au Roi Soleil ?), ces palaces ces yachts, où nos amis russes ne se prélassent plus… ?

            Suivait une séquence sur la question qui, j’en suis sûre, vous taraude jour et nuit : sachant que 58% des excès de vitesse sont de moins de 5km/h de dépassement – les mesures répressives sont-elles une prévention efficace, ou une « machine à cash » ?
– Puis, on enchaînait sur une autre histoire de circulation, avec les « bus électriques : une série d’incendies sème le trouble » (pas question de Bolloré), avant de passer à un autre « grand titre de l’actualité », l’image de deux cosmonautes russes accrochant la faucille et le marteau dans l’espace. – Là, on se disait que ça commençait à mal tourner.

En effet.
Car juste après, aux septième et huitième rubriques, 3 minutes chacune – notez comme le sujet recule dans la programmation depuis 2 mois – on abordait « le retour de la guerre froide », puis l’Ukraine.
C’est vrai qu’il n’y avait pas de quoi fouetter un chat : il était seulement question de menace nucléaire, et des 33 milliards de dollars d’armements qu’on enfournait comme du bon pain dans de gros porteurs yankees. Avec, en écran partagé, le Grand Lustucru aux larges joues blanches, et l’autre Grand Manitou, pas totalement rassurant derrière son pupitre (- admirons au passage, accroché juste au-dessus de ses tempes blanches, le mustang chevauché par un super-cow-boy, Théodore Roosevelt en Rough rider, icône de la nation américaine).
Pendant ce temps-là, la télé de Moscou informait la planète à toutes fins utiles qu’un missile russe mettrait 200 secondes pour atteindre Paris.
Mais passons.

– Attention, a alors prévenu notre présentateur, certaines images peuvent choquer les personnes sensibles.
– De fait, on était embarqués à Lysychansks, au milieu des morts et des blessés, de la ville à l’hôpital militaire. Et c’était le jeu de caché-montré du reportage ; des horreurs, mais pas trop (- qui fixe la jauge ?) ; des plaies, du sang, des visages dérobés. Et ces civières souillées entassées dans le dernier plan, « tachées du sang des blessés », disait le journaliste

Qui donc gémit de la sorte
Dans l’enclos, tout près d’ici ?
Faudra-t-il donc que je sorte
Pour voir qui soupire ainsi ?
C’est le grand Lustucru qui pleure
Il a faim et mangera
Crus, tout vifs, sans pain ni beurre
Tous les petits gars
Qui ne dorment pas

Mais finissons-en. Après avoir pris un peu de distance en parcourant une Finlande où tout un chacun se prépare gentiment, efficacement à la guerre, on en venait enfin au sujet annoncé au générique, celui que tout le monde attendait : « On m’a volé mon île de rêve. » Le scoop, le « grand format » de 4 minutes.
Lagon turquoise, eau cristalline, cocotiers, poissons dorés, et quelques compatriotes contrits – shorts, chemises à fleurs et maillots sexys, dénonçant un sombre complot, et déploration, hélas, de la perte de leur « part de rêve » une île des Maldives – il faut dire qu’il leur avait coûté quand même une petite fortune. On avait peine pour eux. Surtout pour cette dame qui nous contait l’histoire par le menu, dans son salon Roche-Bobois.

Pour le bouquet final, on était gâtés. « Photo hebdo » envoyait de la belle image, 3 secondes par photo : pollution à Bogota, lampions asiatiques, balançoire « en Grèce » ( ???) – la palme revenant à l’image de la « famine en Afghanistan ». Ensuite, extraits exclusifs d’un documentaire sur Marilyn Monroe, un petit tour aux Invalides derrière le cercueil de Jacques Perrin, et, top du top, « Topgun redécolle ! » : Tom Cruise rebelote en Maverick. – Ça valait le coup de regarder jusqu’au bout, non ?

– Alors, je me suis souvenue de la chanson du Grand Lustucru. Je l’ai écoutée. – Et, miracle, il y avait la dernière strophe : je l’avais oubliée. Écoutez-la : elle vous aidera peut-être aussi à vous endormir, les soirs d’insomnie.

Qui voulez vous que je mette
Dans le sac au vilain vieux?
Mon Dorik et ma Jeannette
Viennent de fermer les yeux
Allez-vous en méchant homme
Quérir ailleurs vos repas!
Puisqu’ils font leur petit somme
Non vous n’aurez pas
Mes deux petits gars
Lon lon la, lon lon la
Lon lon la lire la lon la

«  »la famine en Afghanistan »

8 commentaires sur « Le Grand Lustucru : vu à la télé »

  1. Ah Marie, quelle idée de se laisser attraper par lés harpons de ce pseudo monde des médias. Si je continue à présenter des documentaires au cinéma comme autant d’ouvertures modestes mais décisives pour notre communion avec la réalité du monde contre la réduction horrifiante à des réifications instrumentalisées, c’est précisément pour échapper à l’insomnie cauchemardesque qui en résulte.
    Cela fait partie de ce qui me démange que de décortiquer leur fonctionnement post traumatique. Quand j’ai saisi cette notion – que les cauchemars pouvaient naître des cauchemars – je me suis dit qu’il y avait là un concept qui correspondait à ce que produisent les médias. Quel thérapeute saurait trouver les remèdes, la prophylaxie et imposer l’interdiction de ces drogues dures? Nous y sommes exposés mais la génération de nos petits enfants plus encore. L’antidote? Leur offrir des morceaux de réalité pratique contre le venin de la virtualité, qu’ils en aient le goût et l’ancrage dans l’affect. Les ondes de ces moments – un moment de camping sur une plage déserte, un arrêt dans un café de campagne au cours d’une balade à vélo, le sentiment du chaud cocon d’une chambre d’enfant, la répétition de la lecture d’une histoire avant l’endormissement – seront les bonnes ondes qui pourront leur garder foi en la vie et l’humanité, une antidote au désarroi dont les menace le spectre du mal – ce grand Lustucru.

    Promenons-nous dans les bois
    Pendant que le loup n’y est pas
    Si le loup y était
    Il nous mangerait
    Mais comme il n’y est pas
    Il ne nous mangera pas

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    1. Merci Patrick.
      Oui, des morceaux de réalité pratique, c’est à dire de poésie, contre les cauchemars. Même quand, planqué dans le sous-bois d’à côté, le loup met sa chemise et sa culotte pour de vrai. Amitiés – marie

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    1. Merci Brigitte.
      À mon sens ce n’est pas la télévision qui est en cause, mais le traitement de l’information par certaines chaînes : on peut y découvrir des films magnifiques, des débats intéressants, des documentaires passionnants. Et puis j’éprouve aussi le besoin, de temps en temps, de voir et d’entendre des bouts de ce qui est proposé le « main stream », particulièrement sur l’actualité, parce qu’il me semble que ça aide à comprendre le monde comme il va.

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  2. Je vous salue Marie
    pleine de talent…
    J’aime ce ton, celui employé avec toutes les nuances de l’arc en ciel, on le remarque ou pas !
    Bravo à vous, les dossiers sont graves, vos couleurs me conviennent.

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  3. Chère Marie,
    Pendant 6 ans, j’ai écouté dans le cadre de mon travail de documentalistes Radio France, les journaux d’information de France Inter d’une durée de 30 minutes et je rejoins ce sue tu dis sur le JT de France 2. Pour satisfaire les auditeurs, le mixage comprend en 2 ou 3 minutes des nouvelles internationales, des faits divers épouvantables concernant la maltraitance des enfants ou des femmes ou des personnes âgées, un peu de politique, des faits de société, un peu de politique, dès micro trottoirs sur des points de société genre le coût des médicaments ou le pouvoir d’achat, un petit clin d’œil très court sur la vie artistique, la sortie d’un film….et voilà le tout est joué.Il faut de l’émotion pour attirer le chaland.

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    1. Merci beaucoup pour ces utiles précisions chère Odile !
      Ce JT correspond en effet aux normes ordinaires de France 2 et France inter (mais ni Arte ni France Culture) – le sommaire est cependant d’autant plus troublant, que les informations d’importance planétaire sont particulièrement graves – ce qui est le cas en ce moment. Tout ça invite à se demander quelle est la mission d’un service public d’information…?

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