l’île de Houat, ou la vie sauvage

D’ici et d’ailleurs, 48
Ile de Houat, 21juin 2021

« l’aire d’accueil » avant le quadrillage

…Ce qui est désert, c’est l’océan tout autour… (l’île) est désertée, plus qu’elle n’est un désert.… l’ile c’est aussi ce vers quoi on dérive…  l’origine, l’origine radicale et absolue.
G. Deleuze, Causes et raisons des îles désertes.

Aujourd’hui, je vais vous parler d’un sujet d’une brûlante actualité, dans l’ici d’où je vous écris – un ailleurs lointain pour vous sans doute (il ne s’agit pas de kilomètres).
– …Le premier tour des élections régionales ?
– Que nenni.
– La crise de la pêche ? L’explosion du tourisme ? Les prix vertigineux de l’immobilier, qui concurrencent ceux de Neuilly ou de l’île de Ré ?…. La fête de la musique et la fin prématurée du couvre-feu ?
– Non plus.

En ce jour le plus long de l’année, je veux vous raconter la révolution qui s’opère sous mes pieds, sur cette terre émergée quelque part au large de Belle-île en mer : les derniers avatars d’une forme de wilderness, ou si préférez, les ultimes soubresauts de la vie sauvage sur ce que les Houatais appellent, à juste titre, Le Caillou.

Dans l’espace strié on ferme une surface, et on la répartit suivant des intervalles déterminés, d’après des coupures assignées ; dans le lisse on se distribue sur un espace ouvert, d’après des fréquences et le long des parcours.
G. Deleuze, Mille Plateaux

Je vous écris de dessous ma tente. Presque seule, sur ce terrain qui surplombe la côte sauvage. « L’aire d’accueil » est un vaste morceau de lande, vaguement tondu, encadré par des ajoncs. D’ici, la mer se voit de partout, depuis Hoëdic jusqu’à Belle-île.

Ce territoire, on le partage avec nombre d’animaux – les campeurs et les rongeurs, les faisans, les goëlands, les fourmis et plein d’espèces d’oiseaux, d’insectes, de champignons et d’énergumènes.
Pas d’autres marquages au sol, donc, jusqu’à présent, que les terriers, les fleurs, deux ou trois bosquets épineux, et UN vaillant petit pommier. Pas d’autres chemins que les réseaux souterrains aux tracés aléatoires, de milliers de lapins et autres rats des champs (au flanc des talus, leurs terriers creusent des villages de Hobbits). Pas d’autres circuits que celui des spores emportées par le vent et celui, mystérieux, de surprenantes floraisons ; celui des oiseaux de mer voraces qui tournoient au-dessus de votre casse-croûte, et des hirondelles qui, étrangement, décrivent des cercles autour de vous, au ras du sol, quand vous remontez le terrain.

Ici, jusqu’à présent, on s’installait où on voulait.
Le caractère parfaitement lisse – non quadrillé du terrain vous gratifiait d’un semblant de sauvagerie. –  La preuve : de temps à autre, il y avait struggle for life. Par exemple, lorsqu’un mammifère muni d’un transistor, d’une voix de stentor, d’un chien aboyeur et parfois, d’un enfant hurleur, plantait ses piquets entre les vôtres, quand tant d’espace s’ouvrait, un peu plus loin.

Et puis voilà. Fin mai, on m’informe qu’à Houat, cette année, tout a changé. Qu’il y a des routes tout autour du camping, pour laisser passer les pompiers. Des places à réserver sur internet… L’aire d’accueil est-elle devenue le Camping des Flots Bleus ?…

M’y voici : à première vue, rien n’a changé – les routes ne sont qu’imaginaires. Mais il s’agit de respecter le tout nouveau bornage – la géométrie de piquets plantés par centaines, dûment numérotés. Le quadrillage implacable qui délimite des emplacements rigoureusement identiques.
On est passé du lisse au strié. 
À l’espace sinueux, rhizomatique des mulots, des lapins et du camping sauvage, qui sans discontinuer, emmenait le regard de la terre à la mer, s’est substitué l’univers ordonné des angles droits, des communications virtuelles et du langage binaire.

De quoi satisfaire sans doute, ceux qui robinsonaient ici à la Defoe, avec stocks de bouffe et matos dernier cri – puisque le héros puritain ne rêvait que de reconstituer le solide, le capitaliste monde d’avant l’île sauvage. Quant à Vendredi (…celui de Defoe, toujours) : « Tout lecteur sain rêverait de le voir enfin manger Robinson ». C’est pas moi qui le dis, c’est le philosophe.
Le Robinson des Limbes du Pacifique, lui, est perplexe.

sur l’aire d’accueil quadrillée, aujourd’hui

– Quelle est donc l’histoire, qui s’achève aujourd’hui ?

…Jadis, au temps où tous les hommes d’ici ou presque étaient marins-pêcheurs, où les deux écoles étaient remplies d’enfants aux cheveux pâles et à la peau brune, où les Houataises venaient à peine de se passer de l’autorisation du Recteur pour aller sur le continent, et où un groupe électrogène fournissait l’électricité de l’unique hôtel – mais où parfois déjà, provocation diabolique, une jolie fille aux seins nus paressait sur les plages désertes… quelques hurluberlus à guitare et cheveux longs plantaient une canadienne ici ou là, dans les dunes – sur la pointe d’An Tal dont je vous ai déjà parlé, ou bien sur celle du Vieux Port. Dans les vallons, les graminées, les fleurs et le bruit de la mer en stéréo.
Loin du village, où on n’allait pas tous les jours.
Il y avait aussi quelques familles qui alignaient leurs tentes-maisons tout au long de la grande plage.

On essuyait les orages et les tempêtes, trempés jusqu’aux os, on allait chercher l’eau à la plage de la fontaine, on lavait sa vaisselle dans le sable de la plage, et parfois, la nuit, on faisait des feux dans le sable avant de se baigner nus dans la mer phosphorescente, dans un clapotis de milliards d’étoiles étincelantes.
On appelait ça le camping sauvage.
Les îles de Houat et Hoëdic étaient je crois, les derniers villages gaulois du littoral hexagonal où cette pratique était encore autorisée.

Un été, premier séisme : les propriétaires du Fort d’An Tal interdirent les campeurs sur leur territoire. Tout le monde se replia donc sur le Vieux Port. Tant bien que mal, on s’habitua à de nouveaux rochers, de nouvelles dunes, un nouveau paysage.
Quelques années passèrent.
Puis un autre été, lors d’une tempête mémorable, un campeur s’envola avec sa tente au fond de l’abîme. C’était le commencement de la fin.
L’année suivante, le soi-disant camping sauvage était interdit. La municipalité avait créé un triste enclos, « l’aire d’accueil. »
À Hoedic, le « camping sauvage » restait autorisé. J’y suis donc partie camper.
– Trahison ! me disaient les Houatais, quand je retournais un jour ou deux sur Le Caillou…

Et puis un beau jour, Hoëdic aussi baissa la garde. Et fit bien plus que Houat : un vrai camping organisé (vraies allées, sanitaires fonctionnels etc) s’installa près du village, avec vue sur une rangée de peupliers.
Cette année-là, j’ai planté nos tentes sur « l’aire d’accueil » de Houat.
Ça fait longtemps, déjà.

Le Robinson de Tournier, le jour où il laisse repartir, sans lui, le vaisseau Whitebird :
En vérité il était plus jeune aujourd’hui que le jeune homme pieux et avare qui s’était embarqué sur la Virginie. Car il n’était pas jeune d’une jeunesse biologique, putrescible, …il était d’une jeunesse minérale, divine, solaire. Chaque matin était pour lui un premier commencement, le commencement absolu de l’histoire du monde. Sous le soleil-dieu, Speranza vibrait dans un présent perpétuel, sans passé ni avenir. Il n’allait pas s’arracher à cet éternel instant, posé en équilibre à la pointe d’un paroxysme de perfection, pour choir dans un mode d’usure, de poussière et de ruines !

…« Le héros du roman c’est l’ile autant que Robinson, autant que Vendredi » écrit  de son côté le philosophe, dans Michel Tournier et le monde sans autrui.

2 commentaires sur « l’île de Houat, ou la vie sauvage »

  1. Bientôt un édile fera voter un budget pour construire un garde corps sur toute la longueur de la côte de son territoire pour protéger ses concitoyens du risque de tomber à l’eau et ce jour-là – je pense qu’il s’approche à grands pas – on sera enfin débarrasser de la vie, du risque, de l’indéterminé qu’est la vie.

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    1. en attendant les garde corps, il y a déjà, de loin en loin en loi, comme sur l’aire d’accueil, quelques poteaux… mais la côte – sauvage – est infiniment plus découpée que les sentiers qui la longent, à plus ou moins grande distance, et à qui veut à tout prix le prendre, le risque, infiniment disponible!

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