La Belle au bois dormant

d’ici et d’ailleurs, 34
Montreuil, 11 février 2021.

le musée de l’Histoire vivante, Parc Montreau, Montreuil

Il était une fois un Roi et une Reine, qui étaient si fâchés de n’avoir pas d’enfants, si fâchés qu’on ne saurait dire…
Charles Perrault, La Belle au Bois dormant.

Hier sous le beau soleil d’hiver, dans son château parmi les futaies du parc Montreau, dormait sur son lit de neige le musée de l’Histoire vivante.
Quelques flocons sur l’olivier devant la porte. L’affiche de l’expo qu’on ne verra pas.
À l’autre bout de Montreuil, le Centre d’art Tignous ( – Tignous, son beau sourire et son coup de crayon, assassiné le 7 janvier 2015), le Centre d’art contemporain dort, lui aussi.

le Centre d’art contemporain Tignous, Montreuil

On eût dit d’un Ange, tant elle était belle; car son évanouissement n’avait pas ôté les couleurs vives de son teint : ses joues étaient incarnates, et ses lèvres comme du corail ; elle avait seulement les yeux fermés, mais on l’entendait respirer doucement, ce qui faisait voir qu’elle n’était pas morte.

…j’étais, nous sommes si fâchés, si fâchés qu’on ne saurait dire.

Vous connaissez l’histoire : 9 muses, 7 fées qui dotent la Princesse de toutes les perfections imaginables. Et la huitième, l’oubliée qui s’invite, porteuse d’un terrible don – la mort. – Heureusement, la septième fée rattrape le coup. – Enfin, espérons.

musées, 1
Il y a quelques années, au Département des antiquités égyptiennes, au Louvre, un petit garçon et une petite fille courent dans les travées, entre les blocs de porphyre. C’est la première fois de leur vie au musée. Le métro, depuis Montreuil, c’était très long. Maintenant, ils exultent. Ils ne veulent plus partir. Ils ont découvert une momie de chat.

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Il y a si longtemps déjà, au Jardin d’Acclimatation, des enfants jouent, commentent, sautent de joie : c’est la première exposition du Musée en herbe. Claire Merleau-Ponty, qui l’a co-fondé, a publié un livre: Le jeune public au musée (2019). Elle y raconte comment depuis tout ce temps, on invite les enfants au musée, et comment le musée peut les rendre heureux.

musées, 3
Il y a un an bientôt, au musée d’Orsay, on découvrait les créatures de Chauveau, au milieu des gamins et de leurs parents. Puis la Princesse s’est endormie. Dans l’été pourtant, elle se réveille – le temps pour quelques autres de rencontrer les monstres : un coup des super-pouvoirs de la septième fée, sans doute.
L’autre jour, je retrouve la Princesse – enfin, sa photo gribouillée, dans un couloir de l’hôpital de Montreuil, sous les traits de l’un de ses avatars, une belle inconnue. – Mais c’est Madame Rimsky-Korsakoff, peinte par Winterhalter ! me dit Leïla, qui la connait personnellement. Elle dort, bien sûr, au musée d’Orsay. – Merci, Leïla!

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Dans une vie antérieure, chez les « Primitifs flamands », au musée du Louvre. Un groupe de jeunes, agglutinés autour d’un petit tableau qui contient le monde entier : ils veulent le voir, comme le regardent les deux petits personnages postés à mi-parcours, juste derrière la Vierge et le Chancelier Rolin. Mes étudiants franchissent alors le temps et l’espace, d’un tableau à l’autre, d’un musée à l’autre, de Bruxelles à Gand, Bruges et Harlem. Et depuis lors, de New-York ou Sidney, à Tokyo et Bourg en Bresse, ou je ne sais où.

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Voici quelques temps au Louvre, je visitais le Département des Arts de l’Islam avec des habitants d’Aubervilliers et d’autres banlieues de notre département, qui y étaient arrivés de très loin, depuis peu, ou bien il y a des années déjà. On regardait, on déchiffrait les cartels, et on osait à peine s’entretenir à voix basse, entre les ors, les bronzes rutilants, les objets prestigieux, les calligraphies admirables. Parfois, une simple cruche en terre nous rassurait en silence. Et on s’étonnait que, parmi tous ces objets, aucun ne provienne du continent dont provenaient tant d’entre nous : l’Afrique de Djenné, Sijilmassa ou Tombouctou…

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Il y a bientôt deux ans, à Dakar, des lycéens d’une ville voisine entrent pour la première fois de leur vie dans un musée – le sanctuaire du musée de l’IFAN, bâti à l’époque coloniale. Médusés, ils examinent les instruments de musique, les coiffes, les amulettes, étudient les cartels… D’où viennent ces objets? Qui les a pris? Pourquoi ? Pourquoi sont-ils ici, et qu’est-ce qu’un musée, demandent-ils ?
http://www.alter-natives.org/jumtukaayi-jokko-2019-alter-natives/
Pas loin de là, trois ans plus tôt, sous un grand fromager au milieu d’une cour emplie d’objets, emplie d’œuvres, un vieil artiste nous contait d’autres contes :
– Autrefois, disait Issa Samb, il n’y avait pas de Belles endormies par ici. Mais des présences qui vivaient et mouraient doucement, parmi les arbres qui leur avaient donné un corps.

Au bout de cent ans, le Fils du Roi qui régnait alors, et qui était d’une autre famille que celle de la Princesse endormie, étant allé à la chasse de ce côté-là, demanda ce que c’était que ces Tours qu’il voyait au-dessus d’un grand bois fort épais.

musées, 7
Il y a un an, il y a dix ou cent ans, ici ou ailleurs, la Belle au Bois dormant s’éveillait chaque matin et souvent veillait tard le soir. Faisait parfois des nuits blanches, toujours parée de toutes les perfections imaginables, à Paris, Alise Sainte Reine, Chantilly, Buffon ou Roubaix, au milieu des tubes et des cubes blancs, dans des vitrines poussiéreuses (elles n’existent plus), des tentures piquetées de mille cadres, au bord d’un canal ou autour d’un bassin… Aux Machines de Nantes ou dans les ateliers de La Villette, où les enfants ne se lassent pas de retourner. À l’écomusée du Creusot où, dans une autre vie, mes élèves du lycée technique de Créteil ne voulaient plus quitter la fournaise de la forge ( – à l’époque, il y avait encore une fonderie à visiter). Aux mille millions de musées où vous alliez, enfants, où vous alliez, hier, et où vous retourniez…

musées, 8
C’était il y a une éternité – c’était hier, j’avais dix ans. Salle de Fra Angelico, Département des « Primitifs italiens », au Louvre, pour la première fois de ma vie au musée. Un jardin d’or sous un ciel d’azur, un geste, un autre qui lui répond : Noli me tangere. Je tombe en arrêt, pour la vie.
Un peu plus tard, le parfum âcre des pins, et les grandes figures noires dressées dans l’or d’un soir d’hiver, à la Fondation Maeght, à Saint Paul de Vence. Vivantes, à la vie à la mort.

Alors comme la fin de l’enchantement était venue, la Princesse s’éveilla; et le regardant avec des yeux plus tendres qu’une première vue ne semblait le permettre : Est-ce vous, mon Prince, lui dit-elle, vous vous êtes bien fait attendre.

…Vous connaissez l’histoire. Les gens du château s’éveillent en même temps que la Princesse…
– Ah, mais non! rien de tel, ici, car personne ne dort, tout le monde veille ! En attendant la fin de l’enchantement, de fidèles serviteurs de la Belle emmènent vos enfants en balade dans Paris, vous promènent virtuellement dans leurs salles, vous invitent à des lectures, des jeux, préparent le Grand Réveil…

Bon. Le Prince et la Belle au Bois dormant s’épousent, et ils ont deux merveilleux enfants, L’ Aurore et Le Jour.
– mais connaissez-vous LA SUITE ???
…pour ma part, je ne l’avais ni entendue ni lue. Jamais. Jusqu’à hier soir, où je l’ai découverte avec effroi.
( – Pourquoi avoir toujours ignoré, de ce conte, la part nocturne ?… Ô, fée Mnémosyne, muse oubliée…)

Voici:
La mère du Prince est une horrible Ogresse. Et c’est à elle que, lorsqu’il doit partir à la guerre, le Prince confie sa belle princesse, et ses deux tendres petits.

Prince, vous vous êtes bien fait attendre…



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