d’ici et d’ailleurs, 33
Paris, Montreuil, 1er février 2021

© Harry Shunk and Janos Kender J. Paul Getty
Oiseau tranquille au vol inverse oiseau
Qui nidifie en l’air
A la limite où notre sol brille déjà
Baisse ta deuxième paupière la terre t’éblouit
Quand tu lèves la tête
Apollinaire, Cortège
19 octobre 1960, un peintre de monochromes saute dans le vide à Fontenay-aux-roses. Vol plané.
Janvier-février 2021 : des affiches du métro parisien font la promotion du grand jeté : L’ombre de l’âme, « prochainement » au Théâtre Libre – il faut y croire.
– En fait, regardez : il suffit de redresser à la verticale le plan du sol sous nos pieds – et on décolle.
Je veux bien.
Quant à la « renaissance de 5000 ans de civilisation » promise par la compagnie Shen Yun (basée à New York), l’été prochain au Palais des Congrès, même si les salles de spectacle rouvrent – j’ai des doutes.
Le métro surtout convenait aux grands jetés. Plus maintenant. Plus partout.
Du haut du quai de l’Arsenal, on a une vue plongeante sur les quais barricadés de la ligne 1. Partout dans la ville, dès que se creuse un vide à nos pieds, les services providentiels de l’État élèvent des garde-fous. Mais rien, jusqu’à présent, contre un vertige irrésistible – quand sous nos pas s’ouvrent nos lendemains décolorés, incolores, transparents.
Dématérialisé, l’Opéra est fermé. Vide. Sur son seuil, un couturier shoote sa nouvelle collection, cortège de jeunes masques, carnaval mort-vivant, figé sur les marches. Ça s’appelle État d’urgence, semble-t-il.
– Ah ça c’est bien trouvé commente un badaud. D’actualité, vraiment.
Hier après 17h, sous le ciel mouillé entre chien et loup, l’imminence du couvre-feu n’électrise même pas le théâtre d’ombres des passants, tout autour de la place de la Bastille.
Et moi aussi de près je suis sombre et terne
Une brume qui vient d’obscurcir les lanternes
Une main qui tout à coup se pose devant les yeux
Une voûte entre vous et toutes les lumières
Et je m’éloignerai m’illuminant au milieu d’ombres
Du haut de l’hôpital de Montreuil, on pourrait faire un formidable saut : le regard porte loin, très loin sur les communes environnantes.
Il y a des grues géantes autour de l’hôpital – le prolongement de la ligne 11, qui viendra jusqu’ici, si un jour…
Pas d’agitation à l’accueil, tout est calme dans les couloirs. Pourtant j’ai entendu à la radio cette semaine un médecin chef d’ici, dire que le service des patients covid était complètement saturé, et que la situation en réanimation était très tendue.
– COVIV MENsonge D’ÉTAT – le covid ne tue pas voyons vous rêvez dit le tag sur la porte de l’église. Vive le covid !

Un jour je m’attendais moi-même….
…Le cortège passait et j’y cherchais mon corps
Tous ceux qui survenaient et n’étaient pas moi-même
Amenaient un à un les morceaux de moi-même
Au deuxième étage, le service de vaccination est plus que calme : parfaitement programmé, immobile, silencieux. Quelques personnes âgées alignées sur des sièges, attendent leur tour. Attendent de repartir. On parle très bas, comme dans une église. Cortège des plus vieux, des plus fragiles, que la camarde a épargnés, et que peut-être, si ce vaccin fait son office, et que d’autres virus ne les emportent pas, le seront encore quelques temps. Ils, elles espèrent.
Puisque, comme disait La Fontaine, « Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret ».
– Mais qui donc a bizarrement maquillé, défiguré la belle dame accrochée dans le couloir du vaccin contre le covid ?
– Et qui donc a accroché cet unique portrait-là, d’une dame du temps jadis, au milieu du mur nu de ce service presque désert …?
Temps passés Trépassés Les dieux qui me formâtes
Je ne vis que passant ainsi que vous passâtes
Et détournant mes yeux de ce vide avenir
En moi-même je vois tout le passé grandir

Art Minoen – Fresque prov.de Cnossos: la procession sacrée, 1700-1400 av. JC – Photo Credit: Collection Dagli Orti / Gianni Dagli Orti / Aurimages 
H et J. van Eyck, Retable de l’Agneau mystique, 1432, Église Saint Bavon, Gand – détail
…vivants cortèges d’ombres millénaires, de belles filles aux beaux visages découverts, aux longs cheveux lâchés, hétaïres, musiciennes, martyres multicolores dans les prairies mystiques, les temples, les rues assourdissantes, les théâtres, les fêtes…
...Rien n’est mort que ce qui n’existe pas encore
Près du passé luisant demain est incolore…
Apollinaire, Cortège.












Hé bé !
Bis
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…attention : à « Hé bé – Ter », j’exige une traduction !!!
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