sauver Noël

d’ici et d’ailleurs, 31
Paris, Montreuil, 26 janvier 2021

Le ciel est, par-dessus le toit,
Si bleu, si calme!
Un arbre, par-dessus le toit,
Berce sa palme.

Verlaine, Sagesse.

Chaque jour ou presque, ces temps-ci, je vais à la Bibliothèque Nationale. Métro Quai de la Gare. Le long des quais, en face de l’allée Arthur Rimbaud, poussent de beaux arbres dans les bacs des magasins Truffaut. Sur le trottoir à leurs pieds, qu’il pleuve ou vente, des migrants sans abri. Silencieux. Ils ne font pas la manche.

Avant-hier, le Collectif Réquisitions a réquisitionné une école, 58 rue Erlanger, dans le 16è : « action visant à dénoncer l’inaction des pouvoirs publics après les démarches antérieures restées sans réponse – notamment le dépôt de 412 demandes de réquisitions de logements vacants, dont 7 identifiés à Paris intra-muros. »

https://www.huffingtonpost.fr/entry/a-paris-des-migrants-occupent-une-ecole-pour-reclamer-leur-mise-a-labri_fr_600daa57c5b6f401aea56051

Chaque jour ou presque, ces temps-ci, je vais à la Bibliothèque Nationale. Métro Quai de la Gare. Pour accéder au temple du savoir, il faut monter, monter des marches, puis le matin, qu’il pleuve ou vente, attendre, attendre (covid oblige), puis descendre, descendre des escaliers roulants dans un silence sépulcral, sous une voûte d’une hauteur pharaonique. « Une esthétique à la fois classique et minimaliste », dit le site de la BNF.
54 000 mètres carrés de salles de lectures.
Au « rez de jardin », enfermé entre les tours vertigineuses, le « jardin-forêt » où nul ne met les pieds, jamais.
Des charmes et des fougères, des bouleaux, des pins sylvestres…

Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là,
Simple et tranquille.
Cette paisible rumeur là
Vient de la ville.

Mon beau sapin, roi des forêts… Le 25 décembre, il y a tout juste un mois, le premier sapin de Noël était jeté à la rue. Déjà. Puis le 26 décembre, quelques autres. Puis des dizaines de sapins, empilés, encagés sur le trottoir, au pied du petit sapin de la place de l’église, qui n’en peut mais.
Petit papa Noël, n’oublie pas mon petit soulier.
… »Sauver Noël ! » – c’était le message du gouvernement, il y a quelques temps. Il y a si longtemps. Sauver la famille, quoi.
– …Alors, Noël, c’était comment ?
-…Motus. Les sapins ne disent rien. Ou s’ils parlent, c’est à voix très basse. Et de toute façon, personne n’écoute, jamais : depuis toujours, le roi du silence est le jeu préféré des enfants. On y joue en famille.

Le 26 décembre, place de l’église.

– Qu’as-tu fait, ô toi que voilà
Pleurant sans cesse,
Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà,
De ta jeunesse ?

– Sur la cinquantaine de sapins échoués sur le trottoir, en bas de la rue de Romainville, combien…?
– Cinq ou six, peut-être ?
– Ah bon ? comment tu le sais ?
– …Écoute, il y a dix ans, j’avais réuni seize amies pour une petite fête. L’une d’elles, encouragée par la chaleur de notre cercle, osa parler, pour la première fois :
– J’étais petite, dit-elle, c’était mon oncle…
– Ah, moi aussi, souffla une autre !
– Et moi aussi ! dit une troisième.
C’était un peu plus que la moyenne nationale, à ce qu’on m’a dit. Nous savions depuis toujours. Et nous nous taisions tous, toutes ou presque, alors. C’est si beau, Noël.

C’est fini : aujourd’hui, la municipalité à retiré les parcs à sapins. Le retardataires vont devoir emporter leurs cadavres à la déchetterie. Ou s’ils le souhaitent, les brûler. Mais c’est mauvais pour les cheminées.

Le ciel est, par-dessus le toit…

L’un des rares sujets de réjouissance à partager, aujourd’hui triste et froid comme tous les autres ce mois-ci, ce sont ces ouvriers par-dessus le toit de la petite maison d’en face : ils posent une belle toiture en zinc, semblable au ciel si gris si calme – si douce aux pattes des chats du voisinage.
L’ancien toit avait failli s’envoler pendant la tempête, le lendemain de Noël.

4 commentaires sur « sauver Noël »

Laisser un commentaire