je ne dérive pas…

d’ici et d’ailleurs, 27
Île de Houat, 4 janvier 2021

Je ne dérive pas, je suis amarré au large

…Au milieu de photos de famille et de bateaux, ces mots écrits en petit sont encadrés dans un pêle-mêle, au mur de la salle à manger de G., le marin retraité chez qui je suis logée. Il est parti quelques jours sur le continent (l’autre partie du monde). Je suis donc seule ici dans sa maison, devant la lande et l’océan.

Dans le TGV qui roulait vers la Bretagne, un couinement strident réveillait les quelques passagers assoupis. Les annonces sur cette ligne sont maintenant précédées, accompagnées et suivies d’une violente sonnerie de biniou.
J’ai baissé le rideau sur la vitre (pour ne pas voir la formule Laissez vous rêver qui y est inscrite), mais impossible d’échapper à ce nouveau slogan, affiché sur toutes les portes : Bienvenue dans un voyage nouvelle génération
Je demande au contrôleur
– qu’est-ce que ça veut dire ?
– je ne sais pas me dit-il, embarrassé. Parfois moi-même je ne comprends pas les messages de la SNCF…
À l’approche de Rennes, le chef de train (sans arrêt depuis Paris) nous informe de la présence, voie 2, d’une correspondance pour Strasbourg.
– …prise en considération des distraits ? – Que non. Les destinations des passagers sont dûment, numériquement contrôlées au départ.
-…des inconséquents ? des girouettes ? – Pas davantage, sans doute. Mais plutôt, expression de ce nouvel art de voyager.

Dans l’église de Houat, les migrants de la crèche ont pris place dans une barque plate échouée sur une grève de sable, au milieu des goëlands et des casiers à homards. Arrivés à bon port, ou prêts à partir ?


Le patron de Houat, c’est Saint Gildas, de Rhuys. Houat était son ermitage. Il est mort ici, entouré de ses disciples. Et voici ce qu’il leur a dit, au moment de mourir :

Je vous supplie… immédiatement après mon dernier soupir, de déposer mon corps dans un navire et d’y reposer ma tête sur la pierre qui m’a toujours servi de chevet. Qu’aucun d’entre vous ne reste dans la barque, que vous pousserez en pleine mer et laisserez aller où Dieu la conduira.
…Ses disciples déposèrent son corps dans une barque qu’ils abandonnèrent aux vents et aux flots.
…par la volonté de Dieu, le navire coula doucement à fond.
Histoire de Saint Gildas de Rhuys
, par l’abbé J.-F. Luco, 1869

…Mais peu après, le navire (et le corps intact du Saint) refait surface près d’un rivage, de l’autre côté de la mer. Rien d’étonnant à cela : ici, nouveau Moïse, le couffin du petit Jésus lui-même, voyage sur les flots. Gildas, lui, est enterré dans le monastère de Rhuys, et sa pierre, déposée sur l’autel.

Vitrail, détail, église d’Hoëdic.

Quelques siècles plus tard, c’est le diable qui a dû s’en aller : voici près d’un millénaire, Saint Goustan l’a chassé d’ici, avec les serpents. Quand il était jeune, des pirates l’avaient abandonné à Houat, blessé. Alors chaque jour, il mangeait un morceau du gros poisson qu’il avait pêché, et chaque jour, le poisson se recomposait. Ensuite Goustan a fondé un ermitage à Hoëdic, l’île d’à côté. Les serpents ne sont jamais revenus ici. Le diable, je ne sais pas.

Maintenant et depuis des dizaines d’années, ce sont les Houatais qui migrent. À la lisière du bourg, dans des pavillons, et sur le continent. Dans le village, les petites maisons de pêcheurs sont fermées : les parisiens ne viennent pas beaucoup ici l’hiver. Une entreprise du Morbihan poursuit la reconstruction de l’ancienne École Saint Gildas, fermée faute d’enfants voici quelques années : la municipalité y aménage des gîtes.
Devant l’école publique, trois petits vélos sont garés. Les cinq autres élèves sont venus à pied. Juste à côté, un autre bâtiment scolaire : c’est l’antenne houataise du collège des îles du Ponant. Cette année, il accueille dix élèves, dont quatre viennent chaque jour d’Hoëdic. Sur les flots.

4 commentaires sur « je ne dérive pas… »

  1. Chère Marie, nous étions donc voisins avant que je m’établisse à Setubal. On a fait un super concert le 31 avec mon pote Alain et nos percussionnistes préférés. Prochainement un CD sur mes poèmes et un film sur « Wudoo ». Je continue a écrire la suite du « pauvre type » en période de confinement. Il parait que c’est encore plus barré que le bouquin précédent. Je t’embrasse, tu passe quand tu veux.

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    1. …plus barré que « Je suis un pauvre type »? je demande à voir… Puisque tu vis dans un pays où le confinement est superconcert-compatible (bravo!), je vais peut-être finir par aller te voir! Bises houataises

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