Assis

D’ici et d’ailleurs 117,
Montreuil, 20 février 2026

…Ces vieillards ont toujours fait tresse avec leurs sièges,
Sentant les soleils vifs percaliser leur peau…
– Oh ! ne les faites pas lever ! C’est le naufrage…

Rimbaud, Les assis

Qu’il fasse beau ou à peu près sec, elle est là, assise sur son pliant, sur le trottoir juste devant la supérette, la dame de Franprix – c’est comme ça que tout le monde l’appelle. Massive, vêtue de longues jupes, de châles et de plusieurs gilets, avec sous son foulard vert vif à fleurs rouge noué sous le menton, un fort visage aux yeux largement cernés de bistre.
Depuis quelques semaines, elle est revenue. Ça faisait des mois, des années peut-être qu’on ne la voyait plus. On se demandait où elle était passée, dans quel autre coin de Montreuil, quelle autre banlieue, ou dans son pays d’origine peut-être… Et puis voilà. Elle a repris ses habitudes, ici.
La dame de Franprix n’a pas d’âge depuis longtemps. Pourtant, elle a vieilli.
Cent fois, mille fois tu passes devant elle sans lever le nez : alors elle ne dit rien, parce qu’elle sait que tu ne vas pas faire tes courses. Mais quand tu passes devant elle pour entrer dans le magasin, elle te fait un grand signe et te hèle – Madame ! c’est pour manger ! pour les petits ! – souvent, en brandissant un papier, un carton avec la photo de l’aliment qu’elle te demande d’acheter.
Ce matin, c’était du poulet. Du poulet cru à cuire, elle me dit, avec son fort accent.
La dame de Franprix s’appelle Alina. Elle dit qu’elle vient d’Ukraine, que c’est très dur là-bas, que son mari est mort, et qu’elle habite dans une petite caravane – je suppose, dans le quartier gitan, vers les Murs à pêche. Elle n’a pas envie de parler plus que ça : les échanges sont réduits à l’essentiel. Elle fait juste son job : récupérer de quoi manger, chaque jour, pour la famille.
Assise, sans bouger de la journée, sur son pliant.

À quelques mètres de là, pas tous les jours mais très souvent, il y a d’autres assis – plus bas, par terre. Une femme très jeune qui fait la manche, avec toujours un bébé dans les bras, ou un enfant dans les jupes – peut-être des membres de la même famille qu’Alina. Assis à même le béton, dans l’endroit le plus venté de la station de métro.
Eux aussi, la journée entière.
Il y a cent cinquante ans, les Effarés de Rimbaud – des mômes va-nu-pieds affamés, s’agenouillaient, leurs culs en rond, devant le soupirail du boulanger, pour humer le parfum du pain chaud. Maintenant c’est leur mère qui parfois s’assied par terre, devant la boulangerie de la place de la mairie : elle demande des sous pour acheter du pain. – Comment refuser ? Acheter du pain, c’est bien le minimum, non ?

Il y a un an ou deux, une saison durant, un type est venu tous les jours s’agenouiller sur le parvis de l’église Saint Pierre Saint Paul fermée pour travaux. Les mains jointes, les yeux fermés. Tourné vers le portail clos.
Personne je crois n’a osé lui demander pourquoi.

À deux pas de l’église, il y a les debout. Devant le café – le Bergerac (tabac-PMU), le seul café d’hommes du quartier. Ils sont là à trois, cinq, sept ou plus, jeunes et moins jeunes, à fumer des clopes et des pétards, téléphoner, discuter, rigoler, s’invectiver, des heures entières, quel que soit le temps ou presque : ils s’abritent sous le store du bar. Parfois sapés, parfois déglingués. Toujours en noir. Grandes gueules et silencieux.
Ils sont debout. Ils tiennent le mur. Disoccupati. Au chômdu, ou pas.
Eux, ne demandent rien. Juste qu’on leur foute la paix.
Aujourd’hui, par extraordinaire, ils n’étaient que deux. Quand il m’a vue photographier la rue de l’église, le plus jeune des deux, un marrant, m’a fait signe qu’il voulait être sur la photo.
J’ai refait la photo, de plus près, avec lui.

Et puis il y a tous les autres, tous les toi et moi. Les debout qui marchent sans s’arrêter, ou si peu. Les assis sur des chaises, aux terrasses, dès qu’il fait beau ou à peu près sec, et même quand il pleut, sous les stores.
Et il y en a, des stores, des terrasses et des chaises, par ici.

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