D’ici ou d’ailleurs, 116
Sainte Agnès, 29 janvier 2026
Connais-tu le pays où fleurit l’oranger
Le pays des fruits d’or et des roses vermeilles,
Où la brise est plus douce et l’oiseau plus léger…
Livret de Mignon, d’Ambroise Thomas, d’après Goethe (1866)

L’autre soir, je venais de m’installer aux côtés de trois personnes moroses et silencieuses dans le minibus qui de la gare routière de Menton, m’amènerait au village de Sainte Agnès, quand tout d’un coup se sont engouffrés dans le bus six jeunes garçons – de grands ados très en forme, qui riaient et parlaient fort – une bouffée de gaieté. – D’où venaient-ils ? De quel pays ? Je tendais l’oreille : impossible d’identifier leur langue – une langue du Proche Orient sans doute, l’une de celles parlées en Afghanistan, peut-être…? Le bus enchaînait les lacets dans la nuit noire, au-dessus d’à pic vertigineux. Les jeunes sont descendus tous ensemble, juste avant la dernière montée vers « le village littoral le plus haut d’Europe » – ils allaient au foyer d’hébergement situé en contre-bas de Sainte Agnès, la villa Orméa, ça je m’en doutais.
Le lendemain matin, de la fenêtre de l’hôtel Saint Yves où je suis retournée passer quelques jours, tout en haut du village, j’ai regardé la grande bâtisse de l’autre côté du vallon, entourée de grillages, équipée de caméras de surveillance. La villa Orméa. Je ny ai vu personne. Il faisait grand beau. J’ai marché sur le versant d’en face, et j’ai pris une ènième photo du village.

Depuis, je suis descendue deux fois à Menton, et à chacun de mes quatre voyages, j’ai retrouvé quelques jeunes migrants dans le bus, tantôt très animés, tantôt sombres, mutiques. Des mineurs non-accompagnés interceptés dans le coin (- on est à deux pas de la frontière, et la police surveille en permanence la ligne Menton-Vintimille) et de provenances très diverses. Il m’a semblé que les jeunes qui venaient d’Afrique sub-sahariennes et ceux qui venaient d’ailleurs ne communiquaient pas entre eux. On raconte au village qu’il y a parfois des bagarres dans le foyer, mais rien de sérieux.
Le centre peut accueillir 56 jeunes. C’est un MECS (une maison d’enfants à caractère social), et il est géré par l’association PAJE, qui « défend une vision de société inclusive, où chaque individu a un droit égal à l’accès aux biens sociaux et culturels. » En 2019, ce centre de protection temporaire a été imposé à la commune de Sainte Agnès par la Préfecture. Ce devait être une mesure provisoire, mais depuis, le foyer est toujours là, en dépit de l’oppostion du maire, des manifs de certains riverains, et je crois, de l’hostilité manifeste de quelques-uns d’entre eux – hier, le chauffeur a rembarré les gamins sans aménité, dès leur montée dans le bus.

Le foyer et le village se font face : Sainte Agnès, c’est l’un des « plus beaux villages médiévaux de France », pourvu qui plus est de l’un des plus imposants ouvrages de la Ligne Maginot, caché dans son rempart de hautes falaises. Le village est très calme. 160 personnes y vivent, et la population croît ces dernières années, les activités se multiplient. Quant aux plus de mille deux cents autres citoyens de la vaste commune, ils sont répartis dans les hameaux, les mas alentour – ici toutes les personnes valides ont un véhicule, bien sûr.
Le foyer, lui, semble désert. Pourtant des jeunes y vivent, isolés, désœuvrés, à près d’une heure de transport en commun de la ville. En venant ici, ces exilés ne rêvaient pas du pays des fruits d’or et des roses vermeilles – mais d’arriver quelque part, enfin. De sauver leur peau.
…Hélas! Que ne puis-je te suivre
Vers ce rivage heureux d’où le sort m’exila !
C’est là ! c’est là que je voudrais vivre,
Aimer, aimer et mourir !…

– A quoi songeais-tu, Janina, dans le train qui t’emportait vers la France, puis vers le sud, depuis ta Pologne natale ? Tu avais vingt ans et quelques, et toi aussi tu voulais vivre, vivre encore. Mais toi, tu rêvais sûrement de ce pays où la brise est plus douce, et l’oiseau plus léger – le Midi. On était au tournant du siècle, c’était la Belle Époque, et tu étais riche – très riche, comme tous ceux, toutes celles qui comme toi, venaient ici soigner le mal du siècle, la phtisie. Tu étais belle peut-être, et peut-être charmante. Ta famille t’entourait, tes domestiques. Cet hiver encore, vous alliez vivre des mois d’exil au soleil, tu allais guérir…
– Mais non, tu es morte ici, à vingt-sept ans. Comme tes compatriotes Félicie et Florentyn, qui avaient à peine vingt ans, comme Alfred, le britannique, Jules, le parisien ou Wajda de Dresdes. Comme George, de Roumanie, qui n’avait que dix-huit ans… Tous, toutes, comme toi, ils ont joui, encore et encore, de cette lumière, ce ciel bleu qui exaspérait leurs sens et faisait flamber leur mal – car on ne savait pas, alors, que le soleil aggravait certaines formes de tuberculose. Dans le cimetière marin de Menton, nombreux sont ces jeunes étrangers qui passent en somme – Brassens en rêvait, leur mort en vacances.


En 1869, le train était arrivé à Roquebrune et Menton. Alors, comme hier à Cannes et à Nice, une société cosmopolite s’était installée ici, dans les palaces qui se construisaient pas loin de la vieille ville – le Winter Palace et l’Orient Palace, le Regina, le Riviera et la villa Anastasia… des Russes et des Anglais surtout, des Américains, qui affluaient d’octobre à mai. Après la seconde guerre mondiale, les saisons touristiques s’inversent : les estivants succèdent aux hiverneurs. Le tourisme se massifie, et c’est l’été qu’on vient chercher le soleil sur la riviera. On n’y vient plus pour soigner sa tuberculose – la maladie est vaincue. Enfin, de ce côté-ci du monde. Car sur d’autres continents, elle sévit encore. Aujourd’hui, Menton est plus que jamais cosmopolite – dans les rues de cette cité restée italienne, on parle italien, russe et japonais, anglais ou allemand – mais ce ne sont plus de riches hiverneurs qui y apportent la tuberculose, pas plus qu’aux quatre coins de l’Europe, ce sont les plus démunis d’entre nous – des migrants, comme le montre une récente étude de la Comede, le « comité pour la santé des exilé-e-s ».


Et puis, tiens, encore une chose vue, que je partage avec toi parce que je n’en ai pas cru mes yeux : une grande statue érigée en 2019 devant l’hôtel des Ambassadeurs, l’un des palaces du centre-ville de Menton – c’est sa directrice qui a décidé de l’ériger au bord du trottoir – au bord de l’espace public, dans le cadre du festival d’art sacré qu’elle organisait : une Vierge navrée, qui se penche sur sept bébés morts à ses pieds, le cordon ombilical attaché au ventre impie qui les a tués. Élégie aux enfants non nés, cette Notre-Dame des Innocents est l’œuvre d’une néerlandaise, Daphné Dubarry. Son projet a été adoubé par Jean-Paul II, et le bronze, béni par le cardinal Raymond Leo Burke.
Malgré les manifs, elle aussi, depuis 2019, elle est toujours là – solidement arrimée à l’espace privé qui lui a permis d’exister.
Et enfin – tu sais quoi ? Ici, les fruits d’or sont bien accrochés aux branches, oranges et citrons, partout. Je n’ai pas vu de roses vermeilles, mais en bas du village, un amandier qui fleurit.

