D’ici et d’ailleurs, 115
Saint Honorat, 24 janvier 2026
…Sans doute dois-je vénérer tous les lieux du désert… j’ai cependant une dévotion toute particulière pour ma Lérina : elle prend dans ses bras miséricordieux les naufragés d’un monde d’orage...
Eucher, Éloge du désert, 426.

Depuis quelques jours, chaque matin, puis chaque après-midi, je marche tout autour de Saint Honorat. – Saint Honorat, c’est l’une des deux îles de Lérins. Elle est si petite qu’on en fait le tour en une heure, et elle se cache derrière une plus grande île, Sainte Marguerite. De sorte que du port de Cannes, tu ne la vois pas – pas plus que de la rive nord de l’île, tu ne vois la ville blanche. Saint Honorat, c’est une île aux moines, car il n’y a ici qu’une abbaye, construite au 19è siècle, avec ses frères qui cultivent la vigne et l’olivier, son hôtellerie qui accueille quelques personnes, des visiteurs à la journée – bien rares, en hiver. Et le silence – le choc du ressac, les cris des mouettes et des faisans, l’appel des cloches, le vent.

Tout au long du sentier côtier, on rencontre une, puis une autre, puis encore une autre chapelle – en tout, sept chapelles. Et puis celle-ci, et celle-ci encore… Mais – non : ces deux bâtisses-là, ce sont des blockhaus ! …D’un peu loin, rien qui ressemble autant à un blockhaus qu’un oratoire roman – et réciproquement. Pareillement compacts. Massifs. Inébranlables. Édifiés à fleur de rivage, tournés vers la ligne bleue des Syrtes ou des Tartares, du paradis ou de l’enfer, ils n’ont guère qu’un œil, mais une vue imprenable sur l’Estérel à l’ouest, les Alpes et la Riviera à l’est, la haute mer au sud. Le ciel, partout.



– Des blockhaus, sur ces îles ?
– En 43, les Allemands en ont construit tout le long du littoral, de la frontière espagnole à la frontière italienne. Aujourd’hui, il en reste très peu : sur la Côte d’azur, ça faisait tache, alors on les a détruits. Mais il faut croire qu’ici, ils s’inscrivaient dans le paysage, puisqu’on les a gardés. Autrefois, je tentais d’oublier ces casemates de béton. Aujourd’hui, ces fragments d’un SüdWall oublié me parlent d’autres ilots, d’autres sentinelles, et des tranchées qui se creusent si près de nos frontières. Du temps présent.
Et puis ici, ces vestiges font bon ménage avec d’autres témoins stratégiques : sur le sentier, tu croises aussi deux « fours à boulets » (- l’idée, c’était de mettre le feu aux navires ennemis), construits en 1793 sur ordre de Bonaparte : le jeune capitaine d’artillerie se battait alors dans l’armée de la République pour bouter Anglais et Royalistes hors de Toulon.

– Et les chapelles ?
– Elles ont été construites au moyen âge, et restaurées depuis. Pour la plupart, elles sont dédiées aux ermites qui se sont installés ici, avec Honorat, au début du cinquième siècle. Ces mini-forteresses des âmes sont bâties à l’ombre de l’un des plus étonnants bunkers spirituels de l’Occident chrétien, son tout premier monastère, un formidable bastion de la foi médiévale : monumental, tout d’une pièce, le monastère fortifié se dresse au milieu de la mer, au-delà des rochers. C’est là que les moines se sont enfermés à partir du 11è siècle. Face au grand large. Face au danger. Mais plus petite est l’île, plus étroite la cellule – plus fort se déchaînent les flots et les démons… La citadelle a résisté aux Sarrasins et aux tempêtes, mais que pouvaient ses murailles contre l’ennemi intérieur ?… Rien, sans doute, puisqu’un moine ne doit son salut qu’au seul rocher, la seule forteresse qui vaille à ses yeux : le Très Haut. C’est du moins ce que chantent encore jour et nuit les moines cisterciens d’aujourd’hui, sur des poèmes composés il y a vingt-sept siècles.

Au fil du sentier, tu croises aussi des vivants en grand nombre – chenilles et oiseaux, espèces végétales de toutes sortes… Parmi eux, celui que je préfère, c’est le pin magnifique qui ose pousser ici et là sous le vent, au bord du rivage. Il ploie, il plie, ses racines aériennes se tordent comme un linge qu’on essore – son tronc grandit en rampant, puis se hisse enfin et déploie ses branches au-dessus de la mer… Arbre-à-quatre-pattes, ventre à terre, mais arbre quand même.



Quand même : c’était la devise de Sarah Bernhardt, m’écrit une amie qui connaît personnellement la star, en écho à ma dernière chronique. Ça alors. Épatante nouvelle, qui me fournit l’occasion de vous raconter quelques ragots découverts hier dans un savant ouvrage collectif, Histoire du monastère de Saint Honorat (2005).
Figure-toi qu’en 1791 (- depuis longtemps déjà, l’abbaye périclitait, et avec la Révolution, l’île était devenue bien national), Saint Honorat est vendue pour le compte de Marie-Blanche Alziary, c’est à dire de Mademoiselle Saint Val en personne, comédienne dans la troupe de La Montansier – oui, la charmante Comtesse Almaviva du Mariage de Figaro, lors de sa récente création en 1784, s’il vous plaît ! Bien avant que Sarah la Divine affronte dans son fortin les flots sauvages de Belle-île en mer, Marie-Blanche s’installe donc dans le monastère fortifié, elle le décore à sa façon, et elle y mène grande vie – Fragonard entre autres, dit-on, l’espiègle peintre des escarpolettes, des joues rougissantes et des fesses roses (- n’oublie pas : il habite en face, à Grasse), est l’un des plus assidus de ses parties fines…
– Foutaises, protestent les auteurs du savant ouvrage. Vils racontars.
Laissons les sérieux s’indigner, et rêvons un peu… Quoi qu’il en soit, quelques années avant la mort de Marie-Blanche, l’île passe en d’autres mains, avant de revenir dans le giron de l’Église, en 1859.
Quand même : forteresse de la vertu, l’île des Saints aura connu son moment de frivolité, au vu et au su de tout le monde – et ce n’est pas moi qui m’en plaindrai.
