D’ici et d’ailleurs, 112
Lézinnes, 14 août 2025
Il était un petit homme
Pirouette cacahuète
Il était un petit homme
Qui avait une drôle de maison
Qui avait une drôle de maison

Depuis quinze jours, chaque jour, j’essaie de les photographier – inutile de te dire que je n’y arrive jamais (- quand j’étais petite, ma mémé me disait que si je mettais du sel sur la queue d’un oiseau, je pourrais l’attraper – alors des étés entiers, j’ai couru après les moineaux, la salière à la main).
Pourtant, on les entend venir de très loin, les avions de chasse. Mais très loin, c’est juste une seconde, pour eux. Ils volent par deux à très basse altitude – on a l’impression qu’ils vont s’empaler dans le clocher, s’écraser dans le jardin. Ils font un bruit à faire hurler un nourrisson. Tourner le lait de sa nourrice. Tuer un cardiaque. Ils débarquent tantôt en fin de matinée, tantôt en début d’après-midi. Parfois les deux. Il paraît qu’ils ont passé le mur du son. Qu’ils viennent d’une base militaire là-bas vers le nord-est, en Champagne.
Désormais, c’est à peu près tout ce qu’on entend ici dans le ciel, à part le souffle sourd du séchoir à blé, dans l’une des deux fermes du village, tout près. Le ronflement d’une voiture sur la départementale, là-bas. Et l’été dans le jardin, l’hiver par la cheminée, le grondement asymétrique d’un train, avec son fascinant effet doppler-fizeau, sur la vieille ligne Paris-Dijon.
Sa maison est en carton
Pirouette cacahuète
Sa maison est en carton
Ses escaliers sont en papier
Ses escaliers sont de papier
– Tu t’en souviens peut-être ? il y a exactement un an, je postais Angelus sur ce blog : je te parlais des cloches qui sonnent inexpliquablement à l’église déserte du village, deux fois par jour – et surtout, du silence du village. Des maisons vides, des volets fermés, des maisons à vendre, des habitants de moins en moins nombreux, et qui vieillissent.
Hé bien cet été, c’est fini : les cloches ne sonnent plus, je ne sais pas pourquoi (- pire encore : les merles ne chantent plus, et je ne sais pas davantage pourquoi.)
Reste le silence ultra-son de celles qui surgissent ici chaque soir entre chien et loup – les chauve-souris. Elles zig-zaguent entre les murs du jardin, leurs trajectoires sont imprévisibles. D’où sortent-elles, de quelle cave, quel grenier ? Chaque soir, je les regarde comme on écoute une mélopée chantée dans une langue étrangère. On n’arrive jamais à les compter. À les suivre. Tu la vois, celle qui est sur la photo ?
Reste le silence. Brouillé, troué par quelques moteurs – avions, voitures, trains, machines agricoles ou pompes à chaleur. Rompu parfois par le vol brusque et lourd, le roucoulement lancinant d’un pigeon. Le jappement d’un roquet. Et avec un peu de chance, le pépiement des hirondelles.
Le silence plein de bruits qui se sont tus il y a si longtemps mais que j’entends si je tends l’oreille, derrière le mur du son, car je suis vieille :
– Hue ! – Diâââ… fait le laboureur au loin, derrière son attelage
– Klang, klang, klang, klang, fait le maréchal-ferrant sur son enclume
– Plac, fait la bouse en s’écrasant devant notre porte, sur le chemin de l’étable
– Prêêêêt pet pet pet pet, fait la poule égarée sur la place de l’église
– Chouic chouic chouic chouic chouic fait la pompe à eau sur le trottoir, quand on tourne sa manivelle – Châââââ fait l’eau qui jaillit sur nos sandales…
…Écoute : dans la rue, il y a un enfant qui chantonne, et sur l’échafaudage, un ouvrier qui siffle… Depuis quand tu n’avais pas entendu un ouvrier siffler ?
Le facteur y est monté
Pirouette cacahuète
Le facteur y est monté
Il s’est cassé le bout du nez
Il s’est cassé le bout du nez

Hier soir, tout d’un coup, le vent a soufflé très fort. Et ce matin, en marchant le long du canal, j’ai découvert que la tempête s’était chargée de ce que les humains avaient négligé là depuis un bon moment – le soin des morts. Car un, deux, dix, vingt cadavres barraient le chemin de halage. Et ils étaient morts depuis longtemps, ces peupliers, tués par l’âge, ou par des amas de gui, ou par des colonies d’amadouviers, ces bizarres champignons bouffeurs d’arbres. Mais morts debout. Le long du chemin, beaucoup d’autres grands arbres morts sont encore là, dressés dans le ciel, immenses, avec leur longs bras maigres – ils attendent la prochaine tempête. Ou bien te tomberont dessus un beau jour, sans crier gare – quand ils auront passé le mur du son.

En marchant sur le chemin, je me demandais quel poème, quelle chanson je pourrais bien joindre à ces quelques mots sur le silence – le vacarme de nos villages, de nos arbres morts-vivants. Il me semblait que ce devait être, absolument, quelque chose d’absurde – ne me demande pas pourquoi. Je cherchais un limerick un peu chic, un truc dans ce genre. Or je n’avais qu’une énervante comptine en tête – un de ces airs que ton môme t’a sûrement seriné cent fois, braillé à te casser les oreilles tout le long d’une balade, aller et retour. Alors je me suis dit – après tout, pourquoi pas ? Nos mémoires sont pleines d’éléphants qui se balancent sur des toiles d’araignées, d’araignées qui se tricotent des bottes, de limaçons qui enfilent leur culotte, et c’est tellement mieux que rien. Cette fois bien sûr, cette scie insistante, c’était un coup de l’avion à réaction.
…Un avion à réaction
Pirouette cacahuète
Un avion à réaction
A rattrapé le bout du nez
A rattrapé le bout du nez
Mon histoire est terminée
Pirouette cacahuète
Mon histoire est terminée
Je vais vous la recommencer
Je vais vous la recommencer
J’aime beaucoup ta plume Marie! ton sens de la formule, de l’observation, un type particulier de mélancolie, aussi.. Moi ce sont les couteaux que je n’ai jamais réussi à attraper sur la plage de Carnac à marée basse avec du sel..! Il paraît que les périodes de dite « canicule » réduisent la période de chant des oiseaux… ainsi ce « silence » devrait-il croître avec les années… bien dommage en effet. Tout comme le vrombissement des abeilles… ou les vols de papillons… à très vite et dans l’attente de lire ta prochaine chronique du temps passé/passant
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merci Émilie !
hé bien vois-tu, ça marche, le sel pour attraper les couteaux ! j’en ai attrapé pas mal, il y a longtemps, de cette façon… car contrairement aux oiseaux, les couteaux ne bougent pas, et le sel les attire… donc, la prochaine, fois, persévère : tu finiras par y arriver !
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