Déluge et tsunami – la colombe et l’hirondelle

D’ici et d’ailleurs, 100
Lézinnes, 14 avril 2024

Dans l’année six cent de la vie de Noé, le deuxième mois, le dix-septième jour du mois, en ce jour jaillirent toutes les sources de l’immense Abîme, et les cataractes du ciel s’ouvrirent. La pluie tomba sur la terre, quarante jours et quarante nuits…. La crue des eaux sur la terre dura cent cinquante jours. Genèse, 7

Depuis des jours, des semaines et des mois, ici, il pleuvait.

– Le prochain coup, c’est la guerre, me dit JL quand j’arrive devant sa maison, au bord du canal de Bourgogne. Il ne plaisante pas.
Je regarde sa cour : on dirait que la guerre a déjà eu lieu. Une razzia, plutôt.
Son terrain est un champ de bataille. Sa maison, un tohu-bohu.

Chez JLM le 14 avril 2024

Le 2 avril à 5h du matin, l’eau a monté d’un coup, 1m 40 au rez de chaussée. Elle entrait d’un côté de la maison et ressortait en trombe de l’autre côté. Le canal, ce père peinard si plat, si paisible, avait débordé, submergé les riverains, comme la Mer rouge emportant Pharaon et son armée. Comme fondent sur nous, je suppose, tous les grands évènements, guerres ou cataclysmes qualifiés d’historiques : quelque chose qu’on ne pouvait imaginer qu’en théorie, mais pas se représenter concrètement.

Aujourd’hui, dans le champ de JL, au soleil, derrière sa maison, une poule, des canards, une oie parcourent les amas de mobilier, d’ustensiles, de caisses de livres, de papiers qui sont encore à sécher. À l’intérieur, les murs sont ravagés. Les meubles, souillés, gonflés par la boue infecte qu’a laissé l’eau quand elle s’est retirée. Les tables, recouvertes d’entassements hétéroclites : avec sa sœur, JL essaye de sauver ce qu’il peut. Des cousins, des copains sont venus donner un coup de main – mais quelle désolation…
Un tsunami, dit JL.

Il dormait, et il s’est sauvé de justesse, parce qu’il est costaud et qu’il a du sang-froid.
– Personne ne m’a prévenu, me dit-il. Ni les gendarmes, ni les pompiers, personne.

Cette fois, l’eau est montée plus haut qu’en 2013 (- de telles inondations ne se reproduiront jamais plus, disaient alors les autorités).
Plus haut surtout que la grande submersion de 1910 : JL a vérifié, le niveau est marqué sur le pont du chemin de fer, au-dessus du canal.
– Que s’est-il passé ?

Fin mars, déjà, l’Armançon était énorme. Du déversoir qui règle son flux, elle déferlait en véritable torrent. Le 2 avril, le bas du village était inondé par la crue de la rivière, l’ancien moulin flottait au-dessus d’une nappe immense – j’étais encore ici, je suis rentrée à Montreuil le jour de la catastrophe.

Crue de l’Armançon à Lézinnes le 2 avril 2024

Il pleuvait encore. Et la radio annonçait que la crue des affluents de l’Yonne atteindrait son maximum dans la nuit du 2 au 3. En amont, en Bourgogne, les trains étaient bloqués par un tunnel inondé, à Blaisy-Bas. Dans les vallées, beaucoup de routes étaient submergées.
– Mais le canal ? Pourquoi le canal s’est-il transformé en fleuve furieux ?

Comme toujours, il faut regarder la carte pour tenter de comprendre sinon les causes, du moins le contexte d’un débordement – crue sauvage, guerre ou explosion.
L’ Armançon nous vient de Côte d’or, du côté de Thoisy-le-désert, et elle se jette dans l’Yonne, qui elle-même alimente la Seine. – L’Yonne, c’est pas rien : son débit est supérieur à celui de la Seine, et j’ai souvent entendu dire, par ici, qu’en réalité c’est elle qui coule à Paris. Vous voyez d’ici les enjeux de ces flux, comme disent les géo-stratèges. Surtout au moment où la capitale va voir affluer le monde entier, autour des berges de son fleuve.
Mais ce n’est pas tout.

Sur l’Armançon, très en amont d’ici, juste avant qu’elle traverse Semur en Auxois, on a construit un barrage de retenue à la fin du 19è siècle : c’est le long lac de Pont. Il a été réalisé surtout pour réguler le débit du canal – ce qu’on a un peu de mal à comprendre en regardant la carte, car après avoir d’abord longé l’Armançon, le canal  de Bourgogne la quitte pour suivre la Brenne, et ne la retrouve qu’en aval, à plus de trente kilomètres du barrage : c’est là, au bief 71, qu’il reçoit normalement ses eaux (- là où au 18è siècle, Buffon a créé une fabuleuse Fabrique hydraulique, qui tient de la haute technologie et de la performance architecturale et sociale, « Les forges de Buffon » ) – ensuite, en aval, jusqu’à Lézinnes puis jusqu’au confluent, canal et Armançon s’écoulent côte à côte.
Et si le lac de Pont régule le canal, c’est bien via l’Armançon.

…La sous-préfète est venue constater les dégâts : je vous laisse imaginer ce que JL a pu lui dire. Elle, elle n’avait pas grand-chose à raconter. Alors que tout le monde ici, parle de ce qui n’a pas été fait, et de ce qui n’aurait pas dû être fait.
« Les gens sont révoltés contre une défaillance évidente de la gestion du débit de l’eau provenant du lac de Pont », m’écrivait MF, la sœur du sinistré, le 5 avril.
De fait, il aurait fallu prévenir, permettre à la montée des eaux de s’écouler bien plus tôt, en douceur… Or au lieu de ça, il y a eu un lâcher d’eau intempestif au niveau du barrage, la veille de la catastrophe, alors que la rivière était déjà si grosse…
Et au final, cet « effet de vague » qui d’un canal paisible, a fait un véritable ras de marée : l’Armançon a englouti le canal.
– …Le déluge continuait de faire monter le niveau du lac, menaçant de faire exploser le barrage, affirment les gestionnaires du barrage, VNF – Voies navigables de France…
Cette semaine, il y a tant de colère dans la vallée, que les maires des communes concernées se sont concertés. Ils ont mis en cause VNF. Le lendemain du drame, le sénateur de l’Yonne s’est rendu à Lézinnes, et le 11 avril, il a interpellé le ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires.

https://www.lyonne.fr/tonnerre-89700/actualites/les-elus-du-tonnerrois-demandent-de-la-transparence-au-prefet-sur-l-origine-des-crues_14481882

https://www.senat.fr/questions/base/2024/qSEQ24041228S.html

C’est la guerre de l’eau.

Comme si pour JL, la guerre qu’il livre depuis toujours pour faire vivre sa petite exploitation au quotidien ne suffisait pas, d’un mois à l’autre, d’une année à l’autre, et depuis tant d’années.
Car JL est agriculteur. Il fait un peu de tout. Il a aussi des vaches, des charolaises – et même sa sœur n’ose pas lui demander si et combien il en a perdu ce coup-ci.
JL était déjà très en colère, et depuis bien longtemps. Sur la barrière de sa maison d’habitation – la ferme est un peu plus loin, il expose ses T-shirts militants, pour le crier haut et fort. Alors maintenant…

« Un peu plus de 48h après le chaos, quand de retour à la ferme j’ai aperçu Ginette, la chatte de mon frère, puis son bouc Cookie, puis un trio de poules noires, puis ses lapins, et puis sa deuxième petite chatte, m’écrivait encore MF, j’ai compris que la vie reprenait son cours, comme si la malédiction nous avait fait un pied de nez, aussi rapide, aussi violente par la montée des eaux que rapidement disparue… j’ai eu une sensation très étrange – le comportement des animaux m’a interpellée : ils fuyaient, et en même temps, ils étaient attentifs à nos paroles… »
…Doués de sens qui nous font défaut, les animaux sentent venir la catastrophe. Ginette, Cookie et leurs copains-copines s’étaient sauvés à temps, ils n’ont pas péri dans le désastre, comme les bêtes anéanties par le Déluge. Car le Déluge, c’était vraiment une première fin du monde – à l’arche près.

(Je viens de relire le livre de la Genèse : un Dieu, moins obtus qu’un homme, y reconnaît qu’il a commis une erreur funeste – il a créé l’espèce humaine, cette sale engeance, et décidé de la supprimer, avec toutes les bêtes
… J’effacerai l’homme que j’ai créé de dessus la surface de la terre – depuis l’homme jusqu’à la brute, jusqu’à l’insecte et jusqu’à l’oiseau du ciel, car je regrette de les avoir faits.
…mais aussi inconséquent qu’un humain, il lui donne une deuxième chance.)

… À la fin de son message, le 5 avril, MF m’écrivait :
« Ce mardi d’enfer, nous avons eu la visite de notre première hirondelle. Ce matin, c’était la deuxième ». Et aujourd’hui, dans le carré de ciel devant lequel je vous écris, l’azur est strié d’hirondelles.
Le printemps est là, et j’entends roucouler des pigeons. Mais je ne vois pas l’ombre d’une blanche colombe, pas le moindre rameau d’olivier. Ni dans le ciel, ni dans les champs, ni à l’horizon.

https://canaux.bourgognefranchecomte.fr/bourgogne/ouvrages-dart/alimentation-en-eau

https://france3-regions.francetvinfo.fr/bourgogne-franche-comte/yonne/vnf-face-a-un-episode-de-crue-exceptionnel-en-bourgogne-2938419.ht

L’e déversoir sur l’ Armançon le 1er avril 2024

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