Sous le soleil exactement

D’ici et d’ailleurs 92,
Montreuil, 7 octobre 2023

Samedi dernier, déjà, il faisait beau. Vers onze heures je suis sortie et là, à deux pas de la maison, en bas de la rue Pépin – au carrefour de la rue de Romainville et de la place de l’église, j’ai été saisie par une sensation rare, mais familière.
C’était sous le soleil, exactement. De ces instants où on sent, où on sait qu’on y est. Au mitan d’un lieu, en son cœur le plus intime, le plus exact.
Sous mes pieds, la municipalité annonçait la prochaine métamorphose de la cité de béton en havre de verdure. En chemin vert plutôt, car les espaces verts ne manquent pas dans la ville : ce qui sera nouveau, ce sera de pouvoir marcher en ville comme à la campagne, passer d’un lieu à l’autre, randonner dans le 93 comme sur un GR de Creuse ou du Tarn.
Au mur, les Colleuses avaient affiché un nouveau mot d’ordre, actualisé et justement placé sur le chemin de l’école Diderot – des écoles en fait, qui accueillent chacune près de 300 élèves – sans compter la maternelle.
À l’angle, le panneau indiquait aussi le Café La Pêche – je ne l’avais jamais remarqué. Bonne idée de le planter là : combien de fois, on m’a demandé le chemin de La Pêche ou de la Maison Pop, un peu plus loin. La Pêche, c’est un lieu de création de transmission et de diffusion artistique » dédié à la jeunesse, avec des orientations politiques claires – la culture urbaine et le hip-hop.
Mais ce qui faisait de ce coin de rue, à cet instant-là, un point intense, un espace-temps saturé, c’était la présence de ces deux ados qui discutaient sous le collage, cartable au dos, la fillette qui remontait la rue, les vélos qui descendaient, ceux qui attendaient, en vrac, de l’autre côté de la rue. Les ombres déjà longues et les premières feuilles mortes.
Alors m’est venue en tête la chanson de Gainsbourg

Sous le soleil exactement
Pas à côté, pas n’importe où
Sous le soleil, sous le soleil
Exactement, juste en dessous

Aucun rapport me direz-vous. Ni mer ni tropiques ni invitation érotique ici. Non. Mais l’équivalent sensible d’un trait de génie de la mélodie – ses silences, ses temps si exactement suspendus.

Le lendemain en fin d’après-midi – il commence à faire moins chaud balade dominicale au parc des Beaumonts. De pelouse en pelouse, le ciel darde au-dessus de chaque famille, chaque groupe, qui se tient visiblement, audiblement sous le soleil, exactement.
ici, très à l’écart des sentiers, une grande famille assise dans l’herbe chante en jouant de la darbouka
là-bas, une autre a installé un gros son qui résonne loin dans le parc – le DJ ambiance une assistance un peu lasse, des filles aux grandes perruques orange violette et verte dansent, disposent du champomy sur les tables – le barbecue fume – des mamans en tenue traditionnelle, leurs bébés sur les reins, se penchent à angle droit sur des bassines (ce sont elles qui devraient donner des cours de marche et de maintien aux occidentales fatiguées) – de tout petits enfants courent courent courent – d’autres familles observent la fête de loin, sur des bancs
le long du chemin qui fait le tour de la zone la plus sauvage du parc, trois jeunes gens assis dos aux passants, chantent en berbère – l’un d’eux accompagne ses amis à la guitare, il chante aussi, ému aux larmes

…Dimanche soir déjà, je voulais partager tout ça avec vous, mais il me manquait je ne sais quoi, une confirmation peut-être, de cette exacte sensation, en d’autres lieux.

Hier, j’ai pris le métro pour aller dans un coin de Paris où j’avais rendez-vous – station Ranelagh, à l’autre bout de la ligne 9. Soleil immuable toujours, un peu comme pendant l’inoubliable, l’imperturbable grand beau du premier confinement.
L’air et la voix de Gainsbourg toujours en tête.
Alors une fois arrivée là, dans ce seizième arrondissement que je connais si mal, tout en marchant, à tout hasard, j’ai cherché le point sensible, hyperesthésique du quartier. Il était quinze heures, une heure atone.
Je descends la rue du Ranelagh, et en passant devant le lycée Molière – groupes de jeunes gens qui ressemblent un peu à ceux d’ici, parvis d’une école d’art numérique juste en face, elle aussi très animée – je me dis – tiens ? puis je constate que je me suis trompée de direction – j’ai descendu la rue du Ranelagh au lieu de la remonter

…sitôt franchie l’avenue Mozart, commence un autre monde – un grand livre de contes. Étranges demeures simili-médiévales, squares hermétiquement clos, somptueux portails de fer forgé, jolis noms ornant des passages interdits. Presque personne dans la rue. L’ambassade de la République du Surinam dans son château Renaissance de briques roses et pierres de taille, l’ambassade de la République Slovaque derrière sa barrière noire. Ici et là, une de ces chics mini-automobiles, deux ou trois passants qui parlent anglais, des gens d’ici de toute évidence. D’autres qui marchent vite en tirant d’élégantes valises à roulettes.

En haut de la rue, c’est l’avenue Beauséjour la bien-nommée : elle longe un petit bois aux essences variées (noisetier de Byzance, antiques marronniers d’Inde, ptérocarya du Caucase dit le panneau), empli de cris d’oiseaux inconnus – le parc créé par Lord Ranelagh, au 18è siècle. De ma vie, je ne l’avais traversé que pour aller au musée Marmottan, sans lui prêter attention. Ici aussi, presque personne.  Sauf des ouvriers polonais qui transportent des gravats. Un couple qui se parle dans une langue étrange, autour d’un grand fauteuil Louis XIII, sur le trottoir.
Je sens que j’approche du but – de l’adresse à laquelle je me rends, mais aussi de ce lieu sans nom, en qui tous les autres se fondent. Et soudain, il est là – au centre d’une pelouse déserte, au pied d’une statue de la Méditation (- en tenue d’Êve et contrapposto, ça doit pas être facile de méditer) : environnée par le ronronnement du rond-point de la Muette, l’allégorie de Tony Noël a vue sur les immeubles du Beau Séjour. Belle, solitaire, indifférente.


En quittant ces jardins enchantés, je tombe sur un espace vert sans âme le long du boulevard, et un triste alignement de bacs en bois : ils contiennent de maigres herbes aromatiques, quelques plantes : c’est l’improbable espace collectif des « jardins de Camille » – l’un des 181 « jardins partagés » recensés sur le site de la mairie de Paris. Pas de quoi faire concurrence aux plantureux, bordéliques et vivaces jardins des Murs à pêches de Montreuil, qui font la fête ce soir.
Puis, c’est l’ancienne gare de la Petite Ceinture, Passy-La Muette.

Il est maintenant quatre heures et demie, et une fois arrivée rue de la Pompe, je me dis que je me suis encore trompée : le pur foyer en lequel se concentre l’esprit, l’âme, la vie de ce quartier, doit être plutôt de ce côté-ci. Car je viens de croiser deux, puis quatre, puis d’innombrable petites filles en charmant tablier bleu-ciel collerette et prénom brodé, des petits garçons, des enfants et même de jeunes ados en blouses bleu foncé ou noires. Les petits sont accompagnés de nounous venues des quatre coins du monde, plus rarement de leurs mamans, d’origine étrangère elles-mêmes parfois.

Je remonte la rue, me demande où est le nid de cette jeunesse en uniforme. En chemin, juste à côté d’un passage clôturé par un haut portail de fer forgé – l’avenue Jules Janin, une fillette en blouse d’azur mange son goûter, l’air absent, à côté de sa nounou asiatique et de son petit-frère en poussette. Je les photographie de loin : c’est là, encore une fois. Dans l’ombre déjà, mais exactement.
Quand j’arrive devant le collège-école Gerson (« établissement privé sous contrat »), il a déjà fermé ses portes.

Alors je prends le métro Rue de la Pompe, devant la mairie du seizième – un mariage africain y fait vibrer mille couleurs, et après un changement à Chaussée d’Antin, j’arrive à la station Corentin Cariou, juste avant la Porte de la Villette. Car ce soir j’ai un autre rendez-vous, rue Rouvet, dans le 19ème – ma mère y est née, il y a très longtemps. Je n’y ai encore jamais mis les pieds.

Là, c’est très simple : tu tombes direct sur le boulevard Corentin Cariou qui prolonge la rue de Flandres. Derrière toi, les arches de la Petite Ceinture, devant toi, le canal Saint Denis, la Cité des Sciences et le Parc de la Villette.
Tout de suite, au pied du poteau indicateur, j’ai senti que c’était là. Au centre de la ville industrielle d’avant la grande guerre, entre les abattoirs, les usines de gaz, de déchets, les recyclages immondes, les goudrons, les miasmes – avec des trains, des coches, des péniches pour transporter tout ça.
La rue Rouvet commence ici justement, le long de la Petite Ceinture. Tout de suite, te voilà prévenu : on pisse pas ici. La rue n’est pas longue. Animée, mais tranquille, elle grimpe jusqu’à la piscine Rouvet, très années 30, puis au grand bassin bordé par le quai de l’Oise et le quai de la Gironde. Paisible.


En redescendant, je vois qu’elle se poursuit par une ruelle de l’autre côté du boulevard – une impasse. Au fond, l’ancienne gare de la Petite Ceinture. Il y a des chaises sur les pavés, alors je m’avance : c’est « La Gare », un bar. Dedans, grand vacarme, un orchestre de jazz répète. Dehors, je m’assieds en terrasse le long des quais où poussent des herbes folles. Puis je retourne au métro.

Je ne m’étais pas trompée, non. Le soir tombe, mais je suis bien toujours sous le soleil exactement, de quelque côté que je me tourne.
En plus, j’ai trouvé un lieu commun à tous ces centres du monde. Un lieu pluriel, itinérant, ici à l’abandon, là réhabilité. Ouvert, fermé. En boucle, en chemin vert. De la gare de la Muette à celle du Pont de Flandres. La Petite Ceinture. Regardez le site qui lui est consacré : il est intéressant.

https://www.petiteceinture-info.fr/

Vous y trouverez même un petit film qui raconte la métamorphose des abords de la gare de La Muette en jardin de Camille, Boulevard Beauséjour.
Et puis pendant que j’y suis, voici le lien vers la fête de ce week-end, aux Murs à pêche de Montreuil, et un autre vers un article qui raconte le quartier de la Villette, au temps où Paris était encore une ville industrielle.

https://www.aujardin.info/agenda/5598-estivales-permaculture.php

file:///Users/marie/Downloads/La%20Villette%20pdf%20.pdf

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