D’ici et d’ailleurs 81,
Montreuil, 16 février 2023
Baûbo (puisque j’ai commencé il faut continuer), Baubo reçut chez elle Cérès et lui présenta à boire un breuvage qu’elle venait de préparer. Cérès, dans sa douleur, refusa le breuvage et la coupe. Baûbo ne peut supporter ce refus, elle se croit méprisée, et, soulevant sa robe, elle se montre avec impudeur aux yeux de la déesse : celle-ci s’épanouit à cette vue, et, dans sa joie, elle prend la coupe et la vide.
Saint Clément d’Alexandrie, discours (horrifié) aux Gentils
C’est Madeleine qui l’a vue la première, il y a quinze jours. Quelque part dans une station de la ligne 9. Deux jours après, je l’aperçois sur le quai de Croix de Chavaux, à Montreuil – mais pas le temps de la photographier. Depuis je la cherche, et aujourd’hui encore, de Bastille à Nation et Mairie de Montreuil – en vain. C’est donc, une fois n’est pas coutume, une image du net qui figure ici.

SOIN INTIME QUI FAIT DU BIEN À VOTRE VULVE, clame la grande affiche. Affirmation assortie d’une injonction : RÉVULVONS-NOUS ! Appel au réveil – à la régénèrescence – à l’insurrection de nos parties intimes ?… L’affiche, quelle surprise, est rose, rose et rose. Et le plus vif des roses, c’est celui de la fleur exotique résolument hermaphrodite qui se soulève, darde et caresse l’innocent pot de baume. Un calice aux lèvres épanouies, turgescentes, et un ambitieux pistil – il s’agit de vulve n’est-ce pas, et donc, je présume, de clitoris. Encore que : la marque Baûbo présente une gamme de quatre produits, dont le BAUME Q SOIN ANAL, largement transgenre. Son icône, qui couronne le Û de BAÛBO, est un petit cœur, ou un petit cul, ou une zézette – trop mignon.
Sur son site, la marque revendique une ligne écolo (100% bio, 100% naturel), et surtout, un féminisme engagé. Afficher vulve en grand format et lettres capitales, ce serait donc une forme d’anasyrma – cette antique et vénérable pratique qui consiste à relever ses jupes et exhiber son sexe pour choquer, et parfois même, pour mettre l’ennemi en déroute. L’histoire ancienne et récente prouve du reste que la tactique n’a pas été oubliée, et qu’elle marche.
– Féministe ou pas, la publicité s’adresse à toutes et tous, par définition. Or celle de cette marque est plutôt clivante : la part la plus éloquente du message qu’elle délivre est contenue dans son nom – BAÛBO. Mais combien, parmi celles et ceux qu’elle fait rêver, goûtent le parfum vénéneux de ce nom étrange ? Je parie que même parmi les rares client.e.s qui ont fait leurs humanités gréco-latines, ultra-rares sont celles et ceux qui connaissent Baûbo. Happy few.
…Il se trouve que j’ai eu l’occasion de croiser cette vieillarde lubrique au détour de je ne sais plus quelle randonnée ici ou ailleurs, alors j’ai tilté, comme on dit.
Voici son histoire :
Déméter (Cérès) la déesse de la terre et de la fertilité, est triste à mourir, car sa fille a été enlevée par le roi des Enfers. Rien ne parvient à la dérider. Elle est invitée chez une vieille femme, Baûbo, qui relève ses jupes en face d’elle – et voilà Déméter qui éclate de rire, et la terre qui se remet à fructifier. Et le vieux Clément d’Alexandrie, à éructer.
Qu’y a-t-il de libérateur dans l’exhibition du sexe, et dans le cas de Baûbo, du sexe féminin ? C’est tout le problème du rire rituel qui est posé. L’exhibition de ce qui doit rester caché a déjà valeur de violation et d’interdit. Mais la violation se fait dans des conditions telles qu’au lieu de provoquer de terribles conséquences, elle désarme le danger et fait cesser l’angoisse, dixit J.-P. Vernant.
– Et pourquoi Baûbo fait-elle rire et non pas peur, s’il vous plaît ?
– Parce que c’est une vieille nourrice, une vieille bouffonne : son geste est drôle, et son sexe-visage, grotesque. Car
Ce que Baubô fait voir à Déméter est un sexe maquillé en visage. J.P. Vernant, La mort dans les yeux.
Un truc pas fascinant, juste obscène. Un anti-dépresseur à effet hilarant.
L’usager, lui, l’usagère du métro, elle – le promeneur, la promeneuse sur la toile entend et voit « Baubo » – c’est à dire Bobo, à peu de choses près. Soit : un mot d’enfant, ou un mot de classe. – Baûbo, baume pour bobos à l’épiderme délicat ? Pour bébés attardés, allo maman, bobo ? On voit Bobo, et on loupe Baûbo, forcément. La vieille grenouille généreusement exhibitionniste, l’inoffensive Gorgone – même si l’un des produits de la gamme est dédié aux femmes ménopausées…
Personnellement, je trouve les petites Baûbos antiques beaucoup plus sexys que l’icône révulvante. Georges Devereux, un fondateur de l’ethnopsychiatrie, a écrit des choses ébouriffantes à leur sujet dans Baubo, la vulve mythique. Ceci par exemple :
Selon une version christianisée du mythe de Baubo, la Sainte Vierge errant à la recherche de son fils, rencontre une grenouille qui lui parle de son dernier-né. La Sainte Mère, la voyant si laide et si mal bâtie, fut prise d’un fou-rire.

…Autour de Baûbo encore, trois petits envois :
Premièrement, une rencontre :
Hier, de passage à Lisieux (vous savez, la ville de la petite Thérèse de l’Enfant Jésus) je visite la cathédrale. Et qu’est-ce que je vois ? La sainte Vierge dans un cadre en mandorle. – Des mandorles, ou vulves mystiques, souvent géantes quand elles s’inscrivent au tympan des églises, il y en a à foison, en Occident et ailleurs. Pas besoin de chichis ni de floraisons archi-chics pour les exhiber.
(Mandorle : Cette vieille image archétypale pourrait être à l’origine de la mandorle. Le fait que le terme amande mystique désigne la virginité de Marie dans le langage ésotérique du Moyen Age corroborerait cette hypothèse. A. Gheerbrant, J. Chevalier, Dictionnaire des symboles )

Deuxièmement, des images :
tout à l’heure, je me suis arrêtée devant la Maison des Femmes, à Montreuil. Il y a en ce moment une super expo d’affiches sur le thème – ceci est mon corps. Plusieurs d’entre elles le disent avec des fleurs, sans bénéfice escompté autre que le respect des droits des femmes.






Troisièmement, un drame hellenico-montreuillois en trois tableaux :
BOUM !
– Bobo ?
– Ahhh !… Ô Baûbo ! Beau Boubou, Oh oh oooh ! Beau Bonbon ! Bombe ! Beau beau beau !
… Boum boum !
BOUM !
– Bobo ?
– Ahhh ! …Bonobo, beau ! Bambou, bon Bout ! Bon bon bon, beau beau beau !
… Boum boum !
BOUM !
– No Bobo ? Bon Boum boum ?
– Bah…Bof ! Bobo : Baba, Bob, Boboon, Baume, Bout mou… Bibi : Bébé. Bouh !
… Badaboum.
PS. La fleur de l’affiche Baûbo, c’est un anthurium . Son pistil n’en est pas un : c’est un « épi », ou spadice, protégé par un spathe (la feuille-pétale géante), qui porte des mini-fleurs mâles et femelles. Comme quoi.
Ajout – le 19 février 2023
Coïncidence : Gaspar, puis Xavier me signalent la pièce Baûbo, de l’art de n’être pas mort, mise en scène par Jeanne Candel à l’Aquarium, à Paris. – Hélas, la dernière est ce soir.
https://aquariumprotocole.mapado.com/event/146005-baubo-de-l-art-de-n-etre-pas-mort
belle chronique Marie !
J’aimeJ’aime
merci Christian !
J’aimeJ’aime
c’est pas si baubo – commercialiser tout…
J’aimeJ’aime
je suis bien d’accord !
J’aimeJ’aime