D’ici et d’ailleurs, 56
La Somone, Sénégal, 27 décembre 2021.
La lune était sereine et jouait sur les flots…
Victor Hugo, Clair de lune.
Il y a peu, en France, le souci numéro 1 c’était de sauver Noël.
Alors ici à Dakar, la veille de Noël, j’ai voulu prendre des nouvelles d’ailleurs : j’ai écrit « Noël 2021 France » sur google – et je suis tombée directement sur une vidéo de Z – ni plus ni moins surréaliste que celle de sa candidature à la Présidentielle, mais cette fois avec feu de bois, de Villiers, santons et paix angélique.
Puis sur covid, covid, covid.


Avant d’arriver ici, on avait déjà une idée du Noël qu’il s’agissait de sauver : celui des fêtes de famille, de la chaleur du foyer, bien sûr ; du Petit Jésus et des messes de minuit, peut-être. Mais surtout, le Noël du Petit papa Noël.
Dans les rues de Montreuil, début décembre, des créatures étranges s’étaient installées. Incongrues le jour au milieu des terrains vagues, des tags et des immeubles plus ou moins ruinés, elles se transfiguraient la nuit – resplendissantes créatures, rêves enchantés.
Comme toujours, avaient poussé un vrai-faux sapin géant sur la place de la mairie, des marchés de Noël… Un peu plus loin sur la ligne 9, station Chaussée d’Antin, dix jours avant la date fatidique, c’était devenu difficile de se frayer un chemin parmi les illuminations innombrables, les Pères Noël démultipliés à l’infini.
Comme chaque année. Toujours plus que l’an passé.


En s’envolant ailleurs, on allait quitter ce pays où l’urgence absolue, c’était de sauver Noël, l’arracher aux griffes du covid.
Et on a atterri dans un monde où si le covid sévit, il se fait si discret qu’on n’en voit aucun signe. Mais où Noël, par contre, s’est solidement installé.



Car parmi les Sénégalais, musulmans à plus de 90 pour cent, nombreux sont ceux qui le fêtent : cadeaux, bons repas, fêtes de famille.
Et puis ici aussi, en ville, il y a des rues illuminées, des commerces ciblés, des « marchés de Noël ». À la maison, si on n’a pas trouvé de sapin en plastique, on fait un sapin sans sapin. En bas de chez nous, dans un faubourg de Dakar, il y a cette boutique de jouets enguirlandée. Partout, des vêtements de fête. Et sur la Petite Côte, dans la station touristique de La Somone, des bonshommes de neige en jonc sous 30° à l’ombre, des boules brillantes – et les mêmes créatures de rêve que rue de l’église, à Montreuil.




Au cœur de Dakar, la cathédrale du « souvenir africain » a été édifiée en 1936 sur un ancien cimetière lébou, ce peuple qui vit ici de la mer, depuis toujours. Une étrange fresque y célèbre un martyre plus étrange encore… Pour l’instant, je ne suis pas encore arrivée à savoir qui en est l’auteur, ni quelle en est la signification exacte – mais il semble bien que là aussi, on ait réécrit l’histoire à l’envers. Ce sanctuaire colonial a depuis été dédié « À la Vierge Marie mère de Jésus le Sauveur. »

– Qui, ou quels mondes sauverait ce Salvator Mundi, dont la Nativité fête l’anniversaire, s’il venait à renaître par ici, au pays de la Renaissance africaine – c’est le nom de ce monument géant construit à Dakar face au large, réalisé non pas par le sculpteur Ousmane Sow, à qui il avait d’abord été commandé par le Président Wade, mais comme on peut le voir à l’œil nu, par un artiste Coréen ?

…Ce soir, par de-là de noirs ilots, devant la terrasse d’un hôtel paisible, je regarde l’océan battre la plage, bientôt sous la lune sereine, dans la nuit chaude, vers le Cap vert et les Canaries, Gibraltar, l’Espagne… la Bretagne, puis les mers du nord : il porte bien des réponses, sans doute. Les sanglots de ceux qui d’ici, se sont d’eux-mêmes jetés à la mer. Et d’autres mondes en péril, aussi, dont je vous enverrai quelques images, bientôt.
