Les gens du (dernier) voyage

d’ici et d’ailleurs, 45
mardi 18 mai 2021

Lorsqu’un homme ou une femme est sur le point de mourir, tous les adultes se réunissent autour de lui, même ceux qui ont été ses ennemis. Le silence le plus complet se fait parmi eux. L’une des plus proches parentes tient continuellement au chevet du mourant une bougie allumée, parce qu’un Rom ne doit pas mourir dans l’ombre.
Mateo Maximoff, Etudes Tsiganes, 1962.

Au bout d’une allée réservée aux « Gens du voyage », il y avait l’automne dernier quelques morts en attente de sépulture. Au bout d’un grand tapis vert couvert de fleurs, il y avait la croix en bois de Milovan Djuric avec, sur ses épaules, un châle blanc.
Elle attend toujours. Mais elle est maintenant recouverte d’une grande tente blanche. Derrière un amoncellement de fleurs l’a rejointe la croix de Ljubisav Nestorovic, dressée entre deux roses rouges géantes. Morts tous deux en 2020, à soixante ans. Sur sa photo ornée d’un nœud gris, Ljubisav chante de tout son cœur, en veste noire et chemise blanche.

Dans le cimetière de Montreuil où sont rassemblés des gens venus des quatre coins du monde, de toutes cultures et de toutes religions, les tombes des « Gens du voyage » sont les plus imposantes, les plus fleuries, les plus constamment entretenues.
Aussi soigneusement que l’intérieur des caravanes, ou de tout autre intérieur rom ou gitan (- Günther, qui a longtemps soigné des Roms de Drancy, me les a souvent décrits).
Ce sont des mausolées de marbre le plus souvent noir, parfois rehaussé de traits d’or. Des temples, des églises, des palais. Sur les côtés, des barrières de pierre évoquent aussi une antique charrette.
Toutes ces tombes sont gravées en lettre d’or. Au-dessus de la dalle se dresse l’effigie des défunts – images vivantes, fantomatiques, traversées par le reflet des arbres et du ciel. Aux mains, aux cous, brillent des bijoux en or.
À l’entrée de son tombeau, confortablement installé dans son fauteuil, Zivorad Jovanovic dit « Dusan » vous accueille. Un demi sourire sous ses moustaches. Au fronton du temple, on a écrit : « homme d’honneur homme généreux il restera un exemple pour toute sa famille ».

Sur ces portraits, toujours les mêmes signes : du côté de l’homme, une belle voiture. Très souvent aussi, une roulotte attelée à des chevaux. Presque toujours, une source vive – et toujours, des fleurs et un beau paysage sauvage, avec une route, un lac, des bosquets et des montagnes, derrière lesquelles se lève le soleil. De chaque côté du ciel vole parfois un ange, comme dans les icônes byzantines. Et partout, de blanches colombes.

Beaucoup de tombes appartiennent à la famille Jovanovic. En 2013, deux d’entre elles ont été profanées – « Chez nous gitans, la tradition est d’enterrer les morts avec des bijoux et de l’argent pour le paradis », disait un membre de la famille au Parisien.

Au cimetière, il y a les célibataires – Aleksic et sa cigarette, Milan, Zivan dans son fauteuil Louis XIII, une colombe sur la main… et aussi le jeune Dejan – « Ce monument a été fait par sa mère à l’intention de son fils adoré », a écrit sa maman. Et aussi Gino, mort à six ans, petit homme au regard grave dans un palais de marbre blanc.

Et puis, il y a ceux que le mariage a unis à la vie à la mort (- le nom de celle qui reste est inscrit sur la tombe de son mari défunt : son sort est scellé depuis le premier jour.) Dans tout le cimetière, c’est seulement chez les « Gens du voyage » qu’hommes et femmes se représentent de cette façon, en couples. Debout sur la route, plus solennels que les Époux étrusques du Louvre, ils ne sont pas couchés sur le lit d’un banquet, mais n’en sont pas moins unis.

Il y a Miodrag, avec son fume-cigarettes : « Moi, Jovanovic Miodrag Tomislav né le 14-2-1933, nous sommes arrivés à paris le 27. 05. 1969 et nous y avons passé le reste de notre vie. Nous souhaitons y reposer en paix avec ma femme Janovic Vida née le 28.6. 1933. Cette tombe je me la bâtis à moi même Janovic Miodrag Tomislav, pour ma vie et de la part de mon fils Vladisa, avec mes petits-enfants et mon épouse. Je vous ai quitté le 30.11. 2010 »

Il y a Zoran et Miro, avec leur palmier magique, et Dusan, surnommé « Dragolub », dans un « Monument construit par ton fils qui pense à toi » : il porte un chapeau noir, et sa femme, des robes à l’ancienne mode et des sandales. Sous leurs pieds, les pavés. Leur roulotte, leur voiture sont juste à côté.

Il y a Dragisa et sa femme Zivka : « Ce monument créé par votre fils Safet pour vous papa maman. » Au dessus d’eux, une énorme fontaine coule à flots. Il y a Juric et sa femme Zora, avec son collier de pièces d’or, Bosko et Biserka, Mateja en manteau de fourrure, avec sa femme Mila, et Milanovic en lunettes noires avec Branislav, Nadezda et Miroslav aux bijoux brillants.
Il y a ce jeune couple élégant – il pose sa main sur l’épaule de sa petite femme, devant l’architecture de rêve du Casino de Monte-Carlo. Et bien d’autres encore…

Pour vous accompagner dans votre dernier voyage, on a déposé sur vos tombes :
Des lanternes, des bougies pour y voir clair.
Des messages, d’amour, pour vous tenir chaud au cœur.
Deux tasses à café avec du café, pour le boire à deux.
Deux verres de vodka ou d’autre chose – ce qui compte, c’est que ce soit votre boisson préférée, et la bouteille ou le flacon avec, à boire autant que vous voudrez.
Des objets en cristal, des plateaux argentés et des napperons, parce que c’est joli.
Des bibelots charmants, nymphes, bambins ou angelots.
Une effigie de la Sainte Vierge, au besoin.
Et une cage à oiseau, pour son chant et son envol, quand vous ouvrez la cage.

Le voyage devient de plus en plus facile pour le Gayzio. Le nomade devient sédentaire et le Gayzio devient nomade pendant ses quelques jours de vacances. Il s’en va errer comme celui qu’il a méprisé. Pour le Gayzio, il y a de beaux emplacements, des parkings avec tout ce qu’il faut etc. Et parfois, ensemble, ils chantent et dansent. Pendant un mois, le Gayzio vit comme un « Bohémien ».
Matéo Maximoff, Dites-le avec des pleurs, 1990.

À deux pas d’ici, il y a les caravanes de vos familles, les pavillons, les cours fermées le long des rues d’où montent parfois, le jour durant, les musiques que vous aimez.
Et un peu plus loin, au bord des autoroutes, des fondrières et des dépotoirs, les « aires d’accueil » réservées aux « Gens du voyage », aujourd’hui, dans ce pays qui est souvent le leur.
Sur l’aire d’Aulnay, Jean-Jacques et sa femme témoignent pour Reporterre, et le juriste « voyageur » William Acker, pour Le Monde, il y a 3 jours:
« « Si tu ne trouves pas l’aire d’accueil, cherche la déchetterie » : cette phrase est un adage chez les gens du voyage. Une réalité qu’a lui-même vécue William Acker, juriste de 30 ans issu d’une famille de « voyageurs » – terme qu’il préfère à la dénomination administrative « gens du voyage »  »

https://reporterre.net/Il-faut-nous-sortir-de-la-les-aires-d-accueil-des-gens-du-voyage-un-enfer-sonore-et-sanitaire

https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/05/14/passer-sa-vie-dans-des-lieux-relegues-et-pollues-laisse-le-sentiment-d-etre-indesirable-les-aires-d-accueil-des-gens-du-voyage-au-crible-environnemental_6080140_3224.html

… Entendez-vous la voix de la grande Esma Redzepova (paix à son âme), chanter ici à Ljubliana ?…

Laisser un commentaire