D’ici et d’ailleurs, 44
Mercredi 12 mai 2021
Nous, Rroms, sommes beaux. Mais partout votre monde nous enlaidit.
Sur vos trottoirs, dans vos prisons, dans les bidonvilles que vos États nous font,
Votre monde nous enlaidit sauf dans vos rêves, dans vos cirques, sur vos scènes, ou dans vos films,
Votre imagination est notre espace politique. Il n’y a que dans vos rêves que nous sommes libres.
Déclaration d’indépendance du Mouvement du 16 Mai, La Voix des Rroms

Depuis quelques jours, il y a une nouvelle expo sur la place de la Mairie : Mondes tsiganes, la fabrique des images, réalisée par le Musée national de l’immigration. C’est vraiment bien, ces expos dans l’espace public – pourquoi est-ce qu’il n’y en a pas davantage ? En prévision des prochains confinements par exemple ?
…C’est le chant des errants qui n’ont pas de frontière,
C’est l’ardente prière
De la nuit des gitans…
Les Gitans, P. Cour, H. Giraud
…C’est bien, oui. Et par les temps qui courent, ce n’est sûrement pas inutile d’évoquer nos fantasmes et nos confusions (– ah, la voix de Dalida l’Egyptienne, qui chante « les errants qui n’ont pas de frontière », dans Les Gitans !) – et de rappeler l’histoire de la persécution des Tsiganes en Europe.
Un panneau reproduit un article de Pour elle, le 28 mai 1941. C’est un reportage dans « la Zone », à Montreuil : les « Tsiganes » y vivaient alors dans des baraques, des tentes et des roulottes. Il y a une photo étonnante : des princesses autour d’une table basse, un enfant nu, d’autres déguenillés – et cette légende : « c’est un des derniers repas dans des habitations d’indicible sordidité où fleurit cependant un luxe inattendu. La nappe est de drap fin, le samovar d’argent ciselé. » Car, alors… « Les Tsiganes s’en vont. »
Pour la plupart, au camp de Lannemezan.
Dans quelques jours, on commémore le 16 Mai 1944 – le soulèvement du camp des « familles tziganes » à Auschwitz-Birkenau. Vous trouverez des témoignages – et bien d’autres infos sur le site de l’association La voix des Rroms, basée à Saint Denis, qui se bat pour les droits des Rroms :
https://www.lavoixdesrroms.com/
Le Montreuillois de cette semaine annonce que « La Ville se mobilise pour « les gens du voyage » installés sur le tracé du futur tramway T1 » C’est-à-dire que trente familles de la rue Saint Antoine vont être virées, et relogées, à terme, sur des « terrains familiaux locatifs » ou dans des logements sociaux.
Tout à l’heure, je suis retournée rue Saint Antoine. Les caravanes sont là comme d’habitude, derrière des palissades, des portails, des murs à moitié écroulés. Des gens circulent d’une cour à l’autre, bricolent dans leurs autos. Tranquilles. On croise aussi quelques bobos en vélo ou à pied, avec leurs cabas remplis de légumes (beaucoup de bettes, en ce moment), qui reviennent des jardins « remarquables » (classés) des Murs à pêches – Jardins Pouplier, Fruits défendus… : dans un coquet pavillon perdu au milieu des habitations roms, il y a aussi l’association Le sens de l’humus.
Comme d’habitude, le long des trottoirs, s’alignent les camionnettes des sociétés de couvreurs-zingueurs (l’un des principaux métiers des Rroms, ici) – c’est l’une d’elles qui vient de refaire notre super toit de zinc. Mais il y a aussi quelques caravanes dans la rue – et ça, c’est inhabituel.
La porte d’une parcelle est ouverte : des caravanes là-bas, sous de grands arbres, des terrasses couvertes, sur un gravier impeccable. Un endroit où il fait bon vivre, on dirait. Une dame d’un certain âge y arrive avec ses courses. On engage la conversation. – Le déménagement bientôt ? – On ne se laissera pas faire ! Je suis là depuis plus de quarante ans. Je l’ai dit aux gens de la télé.
À suivre. Et en attendant, en avant, marche! La Marseillaise manouche :
D’où viens-tu, gitan ? – Je viens de Bohème.
D’où viens-tu, gitan ?- Je viens d’Italie,
Et toi, beau gitan ? – De l’Andalousie,
Et toi, vieux gitan, d’où viens-tu ?
Je viens d’un pays qui n’existe plus…
Dans le quartier, il y a beaucoup de familles de Rroms – c’est comme ça qu’ils se nomment eux-mêmes, en romani – « Tsigane », c’est plutôt le nom que leur donnent les gadjé. Ils sont français, sédentaires depuis plusieurs générations, venus autrefois de Russie, des pays de l’Est surtout, mais aussi d’Espagne ou d’Italie, beaucoup depuis l’après-guerre et les années Django. Beaucoup ont acheté des parcelles, et certains, des pavillons. Ce qui est sûr, c’est que même s’ils ont des maisons mobiles, et même si d’autres Rroms et des Gens du voyage vont et viennent régulièrement par ici, ces habitants des quartiers de Montreuil ne sont plus des migrants depuis longtemps.
Et puis il y a les autres. Ceux qui arrivent de Roumanie ou d’ailleurs, et qui vivent le plus souvent dans des bidonvilles – comme celui des Acacias, l’an dernier : 400 personnes qui ont levé le camp du jour au lendemain à l’annonce du confinement. Ce sont eux qui font la manche, autre boulot. Il y a les habitués (de vieux hommes, des jeunes femmes avec bébés), invariablement aux mêmes postes stratégiques : sorties du métro, trottoirs devant les boulangeries, sorties des supermarchés. Il y a ce vieil homme voûté très maigre, qui depuis une éternité porte le même mince costume grisâtre, hiver comme été. Dans la soirée, il descend sur le quai du métro, et il y reste, debout jusqu’à la dernière rame : d’une main, il tient son col serré sous le menton, comme s’il marchait dans la toundra sous la neige. Il ne dit jamais rien. II tend son autre main, très grise aussi. Peu de gens s’arrêtent pour lui donner.
Rue Saint Antoine, chaque année, il y a une fête. Je me souviens d’une année où il y avait notre voisin Sanseverino – il habite en face des murs à pêche, juste en bas de la rue Saint Antoine, et il fait beaucoup de musique avec les gens du quartier. Le jazz manouche, ça reste quand même une spécialité du coin. J’ai trouvé un enregistrement de ce festival sur internet. Et aussi, celui d’une fête mémorable, avec Armand Gatti et Toni Gatliff ( « un spectacle de danse, mais aussi politique – un peu, un peu ! »), à La Parole Errante, à Montreuil. Ça commençait par un lancer de poules puisque, c’est bien connu, les Romanichels sont des voleurs de poules. C’était en l’honneur de la Saint Valentin.
– À propos de Valentin, personne ici ne célèbre l’amour à la vie-à la mort, comme les Rroms. – Savez-vous comment ? …je vous le raconterai en images, un jour prochain.
Une chose encore : le 1er mai dernier, je vous écrivais – y a pas de muguet à Montreuil. C’était un samedi gris et triste. Hé bien le matin du dimanche 2 mai, devant le marché de l’avenue Paul Signac, une jeune Rrom était là, avec ses bouquets ! Alors, je vous les offre. Avec, pour illustrer les vieux fantasmes gadgé, Dalida, in memoriam.
Et aussi T’as la touche Manouche – (La caravane passe, avec Sanseverino entre autres), un clip tourné à Montreuil – c’est nettement plus gai.











