cher cerisier

d’ici et d’ailleurs, 38
Montreuil, Paris, dimanche 7 mars 2021

les cerisiers en fleurs
tous les gens dont je me souviens
semblent si loin

Shiki, trad. H.Collet et Cheng Wing fun


Cher cerisier du bout de la rue,

Je ne t’ai pas fait confiance.
Fin septembre, tu fleurissais, et je ne croyais plus à la possibilité du printemps.
Le 30 octobre, je me souvenais d’une ballade irlandaise, désormais surannée (…un jour de neige embaumé de lilas, jamais on ne le verra…). Début décembre, tous les cerisiers de Montreuil étaient en fleurs. – Non, décidément, il n’y aurait pas de printemps au printemps cette année.

Et te voilà de nouveau tout rose, presque un an après le premier confinement, quelques mois après ta dernière floraison…
J’ai tort peut-être de me réjouir. D’admirer ta prouesse. Ta glorieuse victoire contre l’hiver atone et gris de nos vies confisquées, nos horizons bouchés dans le bleu même du ciel (- celui du printemps dernier, quand le premier confinement a commencé, et que toutes et tous, nous étions galvanisés par son effrayante nouveauté – et par cette lumière inaltérable, cet azur qui n’en finissait pas).
J’ai tort car sans doute, tu t’épuises à tant fleurir : peut-être as-tu toi aussi perdu le Nord, ou le Sud ? Peut-être as-tu cru le printemps venu au coeur de l’automne, aux premières pluies, pour avoir trop souffert de la sécheresse, l’été dernier ?

Tandis que tu t’évertues et que partout dans la ville, arbres, insectes et rongeurs s’éveillent – que les oiseaux nous éveillent bien avant l’aube, les gens d’ici s’en vont. Chercher des arbres plus touffus, des jardins plus vastes, un silence plus silencieux, un air plus pur. Tu n’imagines pas le nombre de voisins, d’amis d’ici qui font leurs bagages ou qui sont déjà partis, depuis le printemps dernier. Figures-toi que dans le métro, on vend maintenant des maisons de campagne sur des affiches de 2 mètres de large, chacune avec son buisson, son pommier, son saule pleureur…

sur les quais, le 7 mars à midi

Hier on a marché le long de la Seine, à Paris. Les arbres étaient encore gris et blancs dans le ciel bleu, au dessus du fleuve presque bleu. En haut des quais, un seul bouquiniste ouvert – surplombé, dans le ciel bleu, par Le prophète et la pandémie. Au même moment, dans le bleu du ciel d’Irak, à Ur en Chaldée, s’élevait la voix de prophètes d’aujourd’hui, chiites, chrétiens et sabéens : songer à leur rencontre en plein désert, au pays d’Abraham, m’a ramenée vers toi, et ton improbable et fragile floraison – loin de la pandémie et du Saint Sébastien empenné qui quêtait notre attention, sur le journal qui traînait sur le quai.

Au retour, à la station Nation, il y avait un livre noir posé sur un siège. Sur la page de garde, une main quelque peu sacerdotale avait écrit  » Livre voyageur! Prenez… lisez… reposez… Et faites de même avec vos livres! » – et signé avec une petite fleur. Je vais parcourir ce livre, puis l’apporter sur le banc, à tes pieds.

Cher cerisier du bout de rue, nous l’avons échappé belle, hier : quand on y flânait, un peu après midi, il n’y avait pas grand monde sur les quais. Les flèches du virus ne menaçaient personne, pas plus que celles du vaccin. Quelques minutes plus tard, comme le week-end dernier, une armada de policiers a évacué les promeneurs, nombreux surtout à la pointe de la Cité, j’imagine : le Vert Galant attire toujours les amants du printemps, c’est dans sa nature… Mais nous, nous t’avions déjà rejoint, en bas de la rue au soleil.

tant de choses
ils me rappellent
les cerisiers en fleurs

Basha, trad. H.Collet et Cheng Wing fun

Sur les quais, le 7 mars à 14h

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