d’ici et d’ailleurs, 35
Castellar, frontière italienne, 19 février 2021
Parallèlement à la côte courait à quelque distance, sur la mer, une ligne pointillée noire : la limite de la zone des patrouilles (…) Je me sentais de la race des veilleurs chez qui l’attente interminablement déçue alimente à ses sources puissantes la certitude de l’évènement.
Julien Gracq, Le rivage des Syrtes.

Frontière : confine, en italien.
Je suis revenue à Castellar, paisible village de la Côte d’azur, à quelques pas de la frontière. Point de départ de randonnées splendides – avec un peu de chance, certains jours, vous apercevrez la Corse, de là-haut. Et vous commencerez même à croire à la possibilité de l’évènement que vous attendez.
Hier matin, un peu avant 8h, les enfants descendaient à l’école, tous en pyjama – pour fêter le dernier jour avant les vacances, sans doute, et les plus grands attendaient le bus pour le collège, à Menton. Deux grands vans se garaient sur le parking, sous le cimetière.
« Chers Castellarois, chères Castellaroises,
Comme vous l’avez sûrement remarqué, des militaires résident sur Castellar : ils sont venus prêter main-forte à la police des frontières pour résoudre le problème du passage de migrants. La durée de cette présence est indéterminée, je ne dispose pas d’éléments d’information supplémentaire.
En espérant que ce problème soit résolu rapidement, je reste à votre disposition. »
Ce courrier d’Huguette Layet, maire de Castellar, date d’octobre 2016. La mission Sentinelle est toujours là : c’est l’armée, en appui aux forces de la Police Aux Frontières (PAF). En bas du village, près du cimetière, la chapelle Saint Sébastien est la plus belle chapelle romane de la région : c’était bon d’écouter son silence, au retour d’une marche dans la montagne. Réquisitionnée, elle est interdite au public : c’est là qu’est installée la garnison, depuis cinq ans.
Tu voudrais voir se lever quelque chose à cet horizon vide. J’en ai connu d’autres avant toi, tout jeunes comme toi, qui se levaient la nuit pour voir passer des navires fantômes. Ils finissaient par les voir. Nous connaissons cela ici : c’est le mirage du Sud, et cela passe.
Sur la terrasse vers la mer, de jeunes soldats sont en faction, armés, en permanence. Ils scrutent l’horizon – les confins d’un territoire qui s’est refermé en 2015. La montagne qui dévale vers le Pont Saint-Louis, la route de Vintimille… Hier matin, un peu avant 8h, deux grands vans kaki ont amené la relève – de très jeunes garçons, de très jeunes filles, avec leurs gros paquetages et leurs armes.
Tu as pensé quelquefois à la côte d’en face ?
– Non, je n’y pense guère (…) La guerre du Farghestan ne me fait pas bouillir le sang, je t’avoue. Reconnais avec moi que c’est du refroidi. Ce sont des sauvages, bon, maisqui après tout nous laissent bien tranquilles.
À Castellar, difficile de ne pas y penser, à la côte d’en face. Seulement le rivage d’ici, ce n’est pas le rivage des Syrtes : l’attente n’y est jamais irrémédiablement déçue. Sur les lignes de crête, le rivage, le long des voies ferrées, depuis le rétablissement des contrôles frontaliers au sein de l’espace Schengen, la guerre du Farghestan c’est chaque jour, chaque nuit la chasse aux migrants venus du Soudan, d’Erythrée, du Nigéria, d’Irak ou d’Afghanistan, et de bien d’autres pays. Une nuit de juin 2017, Sentinelle a intercepté un groupe de 170 migrants, vers le col Saint Bernard, au dessus de Castellar.
Nombre de migrants meurent chaque année aux abords de Menton, comme plus haut dans la montagne : la « voie basse » des passages clandestins est dangereuse, elle aussi.
Ce matin dans le ciel clair, je ne vois derrière l’horizon ni la Corse, ni navire fantôme. Pas le moindre mirage. Mais des embarcations, lourdement chargées.
En 2019, l’Anafé (Association nationale d’assistance aux frontières pour les étrangers) publiait un rapport très complet sur le cas de la frontière franco-italienne:
https://drive.google.com/file/d/15HEFqA01_aSkKgw05g_vfrcP1SpmDAtV/view





