d’ici et d’ailleurs, 21
Montreuil, 18 novembre 2020
« – Qui êtes-vous, dit la chenille ?…
« – Je — je le sais à peine moi-même quant à présent.
Je sais bien ce que j’étais en me levant ce matin, mais je crois avoir changé plusieurs fois depuis. »
« – Qu’entendez-vous par là ? » dit la Chenille d’un ton sévère. « Expliquez-vous. »

L’ autre jour, on a trouvé un gros champignon dans notre jardin. Au pied des barres d’immeubles, à cinq minutes du métro. C’était au début du reconfinement.
G. dit que c’est une amanite phalloïde. D’autres, que non. Dans le doute, on ne le mange pas. Mais on l’a cueilli : si jamais les enfants y avaient touché… Pas de danger pour les chats du quartier, si sages, comme tous les chats.
Cette semaine, je suis retournée faire un tour au parc des Beaumonts. Les arbres y perdent tranquillement leurs feuilles, la prairie verdit, la mare d’en haut stagne entre ses roseaux, et les jeunes athlètes s’entraînent comme toujours, du matin au soir sous les ombrages. Mine de rien. Et pourtant.
Fin juillet déjà, des arbres du parc étaient roussis comme en octobre. À la fin de l’été, plus de prairie : une savane ; la mare avait rétréci – une flaque. On s’attendait, le soir, à y voir débouler les lions, les gazelles. À l’entrée du parc, la grande pelouse était ratatinée – un paillasson très ras. D’autant plus sahélienne, que beaucoup d’arbres venaient d’y être coupés.
– Ah bon ?
Sur le site municipal, le « diagnostic phytosanitaire » est formel : au parc des Beaumonts, ce n’est pas un, mais une armada de champignons qui ont poussé. Invisibles, sournois. Cryptostroma corticale.
« Apparu en Europe dans les années cinquante, ce champignon semble s’étendre d’autant plus rapidement avec le changement climatique puisqu’il libère ses spores au profit des fendillements de l’écorce intervenants suite à des épisodes caniculaires. »
La Chenille continua de fumer pendant quelques minutes sans rien dire. Puis, retirant enfin la pipe de sa bouche, elle se croisa les bras et dit : « Ainsi vous vous figurez que vous êtes changée, hein ? »
« Cette maladie peut également toucher l’homme et provoquer des affections des voies respiratoires principalement chez les personnes ayant des fragilités. Aucun traitement des arbres n’étant possible et les effets de cette maladie étant suffisamment graves, l’abattage des arbres infectés est fortement recommandé par le réseau Fredon Île-de-France et la Direction Régionale Interdépartementale de l’Alimentation, de l’Agriculture de la Forêt (DRIAFF) pour limiter la propagation du champignon et garantir la sécurité des usagers. parcs@est-ensemble.fr »
Au bout de deux ou trois minutes la Chenille sortit le houka de sa bouche, bâilla une ou deux fois et se secoua ; puis elle descendit de dessus le champignon, glissa dans le gazon, et dit tout simplement en s’en allant : « Un côté vous fera grandir, et l’autre vous fera rapetisser. »
Depuis le printemps dernier, le cryptovirus a poussé un peu partout. Puis rapetissé. Puis repoussé de partout. Le confinement aussi. Espace vital zéro. Puis augmenté. Puis riquiquité. Et maintenant… Je — je le sais à peine moi-même quant à présent… mais je me figure que moi aussi j’ai rapetissé. Et toi. Et toi. Et toi. Et que ça là-bas par contre, ça n’arrête pas de grandir…
« Un côté vous fera grandir, et l’autre vous fera rapetisser. »
« Un côté de quoi, l’autre côté de quoi ? » pensa Alice.
…Grandir, rapetisser… cramer, pourrir, dépérir… muter ? Alors qu’on a fumé ni houka, ni CBD, ni même la moquette ?
– …Alors quoi ? Y a-t-il une formule pour arrêter ça ? Un Vaccin ? Une Roqya ? Une amulette ? Un geste barrière, du genre Vade retro… ?
… Faut-il croiser les doigts pour que le climat refroidisse, que le complotisme s’évapore, que la précarité recule, que les « intentions malveillantes » de nos concitoyens laissent la place aux humeurs bienveillantes… pour que tout le monde passe Noël aux tisons, et Pâques au balcon ? Remplir bravement nos attestations dérogatoires, attendre patiemment que rouvrent les théâtres, les cinémas, les boutiques, les cafés, les clubs de sport et la Maison Pop… pour que tout redevienne « comme avant » ? Fermer les yeux pour ne pas voir « l’écran noir » des Universités, se boucher les oreilles pour ne pas entendre crier les migrants de la Porte de Paris, enterrer cette sombre histoire d’interdiction de filmer la maréchaussée… pour oublier ce qui nous ratiboise ?…
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« Un côté de quoi, l’autre côté de quoi ? » pensa Alice.
« Du champignon, » dit la Chenille.
– Hé bien, voilà ! Merci, la chenille ! Il suffit de croquer le champignon par les deux bouts, comme Alice. Soit.
…Un peu risqué quand même, non ?…
…Dans le quartier, ces derniers temps, j’ai repéré quelques pratiques, antidotes et prophylaxies alternatives aux champignons et autres substances psychédéliques, contre les mutations virales, climatiques, transgéniques, psychiques et idéologiques. Ils vous sembleront peut-être dérisoires, mais à tout hasard, les voici. Au moins, ils ont fait leurs preuves :
– Depuis trois semaines bientôt, cinq alertes vieillards privés de sport se réunissent incognito sous les arbres d’un jardin dissimulé derrière de hauts murs, tout près d’ici, deux fois par semaine s’il ne pleut pas, pour faire leur karaté vaille que vaille. Ça marche. Ils rajeunissent à vue d’œil. Ce soir, je les ai pris pour les athlètes des Beaumonts. – Facile, donc : il suffit de braver l’adversité ; les résultats sont spectaculaires.
Aucune amélioration enregistrée auprès de leurs supporters, par contre.

– Peu après la proclamation de sa victoire par T., deux petites voisines ont fabriqué « B », un contre-poison pimenté de formules magiques en anglais et en wolof – comestible, contre toute apparence, mais puissant. Ça a marché. Biden a été élu. Je tiens la recette à votre disposition.
Le remède s’est avéré impuissant hélas contre les supporters de T.
(…À propos, y a-t-il quelqu’un qui sait ce qu’a fumé P.W. ? Quel champignon l’a intoxiquée ? Et d’abord, comment la faire taire ?)
– En ce qui concerne les autres gri-gris identifiés, la discrétion m’oblige à taire la nature de leurs principes actifs et celle de leurs effets spécifiques. Il faut me croire sur parole. Mais je vous garantis leur efficacité.
La Maison des femmes, avant, et après sa mue récenteSachez toutefois que la meute de chiens méchants se situe du côté du chemin-tortueux ; le cady voltigeur, déjà fonctionnel avant le covid, toujours du côté des murs à pêches. Que la Maison des Femmes, elle, opère toujours rue de l’église ; mais depuis peu, et c’est un signe qui ne trompe pas, elle a fait peau neuve, et je vous assure qu’ Alice n’y est pour rien. Il se pourrait par contre, que la chenille s’y soit muée en papillon masqué. Motus, et bouche cousue.
– Pour ma part, une fois par semaine depuis la Toussaint, je rends visite aux défunts du cimetière gitan, pour chercher de l’inspiration : leurs supporters, visiblement, n’en manquent pas. Leur matériel est impressionnant. Le jeu en vaut la chandelle : a priori, il s’agit là d’ultimes mutations.

…Comme tous ces changements sont embarrassants ! Je ne suis jamais sûre de ce que je vais devenir d’une minute à l’autre. Toutefois, je suis redevenue de la bonne grandeur ; il me reste maintenant à pénétrer dans ce magnifique jardin. Comment faire ?
Lewis Carroll. Alice au Pays des Merveilles










