le cygne noir

d’ici et d’ailleurs, 14
Hoëdic, Houat, 15 septembre 2020

Derrière chez moi, y a un étang
Derrière chez moi, y a un étang
Trois canards blancs s’y vont nageant

Cette semaine, il n’était plus là. Reparti. Pour où ? – Qui sait  – Qui ça ?
– Le voici :

Fin juin, il se baladait tout seul sur la grande plage.

– Mais qu’est-ce que c’est que cette bête-là ?

Longtemps, j’ai attendu. Il s’avançait dans ma direction, lentement, lissait ses plumes. Puis, c’est moi qui me suis approchée de lui. Il ne bronchait pas. Puis j’ai compris qu’il s’en foutait complètement. Il était peut-être apprivoisé ? Alors je l’ai regardé longuement, tout près. Et quand j’ai voulu partir, c’est lui qui s’est jeté sur moi, attrapait mes vêtements sur le sable.

J’ai envoyé sa photo à un amoureux de la nature : – c’est une oie me dit-il.
Plus tard, je l’ai vu traîner sur l’estran, au port. Des gosses jouaient avec lui.
Tout le monde connaît le cygne noir, à Houat, et aussi à Hoëdic. Certains disent qu’il se serait échappé d’une réserve, près de Vannes… Peut-être y est-il retourné, devant la déferlante d’estivants ? Ou bien reparti en Australie, son pays d’origine ?…

Peu après, j’ai découvert l’existence de la théorie du cygne noir : mon ami de la nature était donc sans doute victime du syndrome « tous-les-cygnes-sont-blancs ». Je n’ai pas lu le livre de Nassim Nicholas Taleb, mais je salue l’oiseau extra-ordinaire, qui a choisi cet ilot de l’Atlantique pour se poser, un temps. Moins pour ce qu’on peut lire sur internet (- génial ! ce virus imprévisible, ce grand bouleversement, c’est le type parfait de l’évènement-cygne-noir !), que parce que ce  matin-là, sur le rivage lumineux, black était vraiment beautiful, et le rouge de son bec, le rouge de ses yeux, sidérant.

Derrière chez moi, y a un étang
Trois canards blancs s’y vont nageant
…Le fils du roi s’en va chassant

Il y a ici de ces petits oiseaux noirs qui volent en bande au ras de la mer, à la limite de la plage, en poussant un cri strident. Ils décrivent de grands 8, et quand ils prennent leur virage, leur vol noir vire au blanc, un instant. Le temps d’apercevoir leurs ventres blancs.

Le fils du roi s’en va chassant
Le fils du roi s’en va chassant
Visa le noir tua le blanc

Derrière chez moi, enfin, derrière le fort d’Hoëdic, y a un étang. Un sentier y conduit, entre les herbes, à quelques pas de la plage. Si vous ne le connaissez pas, vous ne le verrez pas. Pourtant, à l’entrée du sentier, au dessus de la mer, il y a un menhir. Le menhir de la Vierge. Aux pieds du menhir, une grosse pierre taillée en creux, elle aussi constellée de lichens roux. La femme du menhir, peut-être. Ce creux rond pourrait recevoir de l’eau, un œuf géant, une pâte à pétrir, un corps à sacrifier, du sang …

Derrière chez moi, y a un étang
Derrière chez moi, y a un étang
Ô fils du roi tu es méchant
D’avoir tué mon canard blanc

L’eau de l’étang est noire, douce, profonde entre les arbres, les osiers. Autour, un marais, une mangrove bretonne. L’étang est bien caché.

…Toutes ses plumes s’envolent au vent 
C’est pour en faire un lit de camp
Et pour coucher le roi dedans

…Mais, moi j’préfère, un p’tit moulin sur la rivière
Et puis encore, un p’tit bateau pour passer l’eau

– Moi aussi.
Un petit bateau costaud pour passer l’eau, et de l’autre côté, quelqu’un qui m’oriente, un menhir, une maison solide comme un fort, quelqu’un qui m’accueille.
Sur cette île, il n’y a pas le feu à l’étang. Mais depuis le 9 septembre, il y a le feu sur une île de Méditerranée. Et depuis si longtemps, sur tant de rivages des mers, des océans, des déserts, et des boulevards de nos villes, à nos portes.

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