« …une ondine aux cheveux flottants… » Fosse Dionne

d’ici et d’ailleurs, 11
Lézinnes, vendredi 28 août 2020

… Sein Wasser von Farbe ganz blau…
… « Cet étang est un profond entonnoir, son eau, toute bleue, magnifique, impossible à décrire. Mais si on y puise, elle est toute transparente. »
…Zu unterst auf dem Grund saß ehmals eine Wasserfrau mit langen fließenden Haaren…
… «Tout en bas, dans le fonds, était jadis assise une ondine aux longs cheveux flottants… »
Eduard Möricke, Die schöne Lau – La Belle Lau

Chiare, fresche et dolci acque…
« Claires, fraîches et douces eaux – où baigna ses beaux membres – celle qui seule à mes yeux est une femme…»
Pétrarque, Canzionere

…et bien sûr, Brassens encore :
Dans l’eau de la claire fontaine, elle se baignait toute nue…

Ni Pétrarque, ni Brassens, ni Romantique allemand n’ont chanté la Fosse Dionne. Et hier, au bord de la Fosse, je n’ai vu ni ondine échevelée, ni femme idéale au corps de rêve – mais un couple de touristes d’un certain âge, perdus dans leur Guide bleu.

Pourtant, vaucluse au creux de la vieille ville – vallée-close, comme la Fontaine du même nom, ou comme le Blautopf géant, ce chaudron bleu de l’autre poète, sa source aussi vient des entrailles de la terre. Si profond, qu’à tenter de la sonder, on y  a maintes fois laissé sa vie.

Ah, Lau-Laure-l’eau !
lo-lore-lo, la belle Eau !

Ce sont des hommes, toujours, qui tentent l’aventure. En octobre dernier, l’un d’eux est revenu d’une plongée de plus de 70 mètres – un record « insolite », dit le journal local.

https://www.lyonne.fr/tonnerre-89700/actualites/plongee-dans-la-fosse-dionne-de-tonnerre-un-record-de-profondeur-et-des-images-inedites_13673323/#refresh

– Qui es-tu, Fosse Dionne, rivière souterraine, eau dormante d’un lavoir depuis longtemps silencieux, fontaine aux deux goulottes toujours vives ?

Salve, fons ignote ortu, sacer, alme, perennis…
…Divona, Celtarum lingua, fons addite divis!
« Salut, source d’origine mystérieuse, sacrée, nourricière, éternelle,
transparente, verte, profonde, chantante, limpide, ombreuse ! »
… Pour Ausone, un poète gaulois qui écrivait en latin, Divona, est le nom celte d’une divinité des eaux vénérée par les Gaulois. Les baigneurs de Divonne les Bains s’en souviennent peut-être.

– Salut à toi, Fosse Dionne Fons Divona, Fontaine Divone !
Comme les maisons de nos songes, qui ont une cave et un grenier, tu te tiens entre un escalier très raide, qui monte jusqu’à une église là-haut dans le ciel, et les marches qui conduisent tout en bas, au ruisseau que tu fais naître. Dans tes eaux transparentes, passent parfois de grands poissons. Hier encore, tu m’as fait un peu peur. Je me suis tordu le cou à essayer de mieux voir le grand trou noir au fond.

La fontaine était creuse, elle est tombée au fond
– Aïe, aïe, aïe, aïe, se dit Margoton.

L’autre jour, je vous ai raconté la Fontaine de Narmont, celle de la mère Huguette, perdue au milieu des bois près d’ici. Je ne vous ai pas dit que le même jour, je suis tombée au fond.

Je m’étais baignée toute nue.
Mais je n’ai pas crié – Aïe !
Car de l’autre côté du miroir d’eau, il n’y avait ni fée, ni goule, ni nymphe ni triton – ni même, les quatre jeunes et beaux garçons de la chanson. Mais des femmes et quelques hommes, qui m’entouraient en souriant.
– Vous êtes bronzée, disait l’une… c’était comment, cette île où vous étiez ? La plage, la mer… ?
– Vous ne faites pas votre âge, disait une autre, c’est quoi votre secret… ?
– Donc vous êtes enseignante, demandait une troisième ?
– Ah, vive les enseignants ! dit une voix au dessus de ma tête, ils m’ont tout appris !
Je lève les yeux : ce visage étroit sous le masque, entre les bandeaux d’un foulard bien serré, ce regard si vif… – Moi ma mère ne savait pas lire, ajoute la voix, et maintenant vous voyez !
– Oui, je vois. Je la reconnais : c’est elle qui va m’opérer. La jeune chirurgienne maghrébine que j’avais rencontrée la semaine passée.
– Mon arrière-grand-mère aussi était analphabète, je lui réponds.
– Alors on est pareilles, dit-elle.
Puis le masque, le mien, m’envoie tout au fond de la fontaine, dans le sommeil sans rêve des sources profondes.

Pas besoin de pandémie pour en être convaincu : nous ne remercierons jamais assez les soignantes et les soignants. Celles et ceux qui nous soignent nous font deux fois vivre. Parce qu’ils font leur métier – et parce que leurs regards et leurs sourires, leurs gestes, leurs voix et leurs mots ont le pouvoir de nous faire traverser le miroir des eaux dormantes.

Eau silencieuse, eau sombre, eau dormante, eau insondable, autant de leçons matérielles pour une méditation de la mort… L’eau qui est la patrie des nymphes vivantes est aussi la patrie des nymphes mortes. Elle est la vraie matière de la mort bien féminine,
écrit Gaston Bachelard, dans L’eau et les rêves.

– Ecoutez-le, sur cette rêverie « qui rejoint  les songes de la nuit » :

https://www.radiofrance.fr/les-editions/entretiens-sonores/gaston-bachelard-1884-1962-causeries

La Fosse Dionne

 Il écrit aussi, avec son accent qui roule les R comme cailloux dans la rivière :

Disparaître dans l’eau profonde ou disparaître dans un horizon lointain, s’associer à la profondeur ou à l’infinité, tel est le destin humain qui prend son image dans le destin des eaux.

… Ondine,  ou Lau, ou Ophélie – mais donc aussi Caron, sur sa barque funèbre, dans L’eau et les rêves.
...Ô que ma quille éclate, ô que j’aille à la mer, rêve le Bateau ivre. Et Bachelard :
La Mort ne fut-elle pas le premier Navigateur ? Bien avant que les vivants ne se confiassent eux-mêmes aux flots, n’a-t-on pas mis le cercueil à la mer, le cercueil au torrent ? Le cercueil… serait la première barque. La mort ne serait pas le dernier voyage. Elle serait le premier voyage. Elle sera pour quelques rêveurs profonds le premier vrai voyage. 

Si un jour vous allez sur l’île de Houat, en Bretagne, vous y verrez l’image de Saint Gildas, dont le cercueil de granit est sur le point d’embarquer, pour s’en aller à la dérive. Finalement, il a échoué sur le continent. À Saint Gildas de Rhuys, précisément.

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