d’ici et d’ailleurs, 10
Lézinnes, le 26 août 2020
*article modifié le 1er avril 2022, à la demande d’un riverain.
Nell’acqua della chiara fontana
Lei tutta nuda si bagnava
… C’est Fabrizio de Andre, qui chante ces vers de Brassens, au cœur de la Sylve Obscure :
Dans l’eau de la claire fontaine
Elle se baignait toute nue….
Restons un peu au bord des sources et des fontaines. Il y en a tant et tant, par ici. Celles qu’on visite, celles qu’on cherche et qu’on ne trouve pas. Celles qu’on découvre, tapies au fond des bois ou des prairies. Celles qu’on détruit, ou qu’on nous interdit.


À deux pas d’ici, il y a la source du ruisseau Saint-Maxent. – Pourquoi ce moine d’antan lui a-t-il donné son nom ? Mystère. Elle était « visitée par les mères qui y trempaient les linges de leurs enfants malades, et priaient en cet endroit, quelquefois même, on plongeait l’enfant dans l’eau…« , raconte l’abbé Patriat, qui publiait au siècle derniers des notices dans les Bulletins de la Société des Sciences historiques et naturelles de Semur en Auxois. À l’époque, il y avait de ces curés curieux un peu partout. En 1864, on a placé là une statue du saint « à l’honneur de Jean Gueniot », le curé du village qui avait fait capter la source et construire un grand lavoir. Il y a longtemps que les lavandières n’y battent plus leur linge.
Saint Maxent est enfermé dans sa niche. Presque chaque jour, on passe devant lui à vélo sans s’arrêter. Il y a toujours des petits poissons dans l’eau pure du ru, et des hirondelles tout autour.
Il y a la source d’Argentenay, si vaste et si limpide au printemps. On y a barboté, bien des étés. Aujourd’hui, elle est complètement à sec. On ne s’y arrête donc plus.

Pas loin d’ici, près d’un vieux moulin, il y a une source au fond d’un vallon, où s’est installée jadis une abbaye cistercienne. Un jour, son abbé commandataire, Monsieur de Coligny, est devenu protestant. Il a brûlé son abbaye, et il a fait massacrer tous les moines. Il n’y a pas longtemps, l’abbaye était une étable avec quelques vaches. C’est maintenant une sorte de Centre d’art avec quelques touristes.
Et puis il y a encore, dans un vallon de la région, la fontaine Saint*** : c’est une grande vasque en pierre, et par dessus, perchée sur sa stèle entre les arbres, la statue du saint.
Et aussi, ce petit canal en pierre où on faisait voguer des feuilles et des coquilles, jusqu’au ruisseau plein de têtards en contrebas.
Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache – Noire et froide où vers le crépuscule embaumé – Un enfant accroupi plein de tristesse lâche – Un bateau frêle comme un papillon de mai.
Rimbaud, Le bateau ivre.

Depuis toujours on allait s’y promener. Et toujours, la fontaine nous accueillait, avec sa source vive, abondante. Les fées, les nymphes, les ondines, jamais bien loin. Parfois, elles se montraient. On s’y trempait, on s’y aspergeait. On y a fait des fêtes païennes, avec mangeailles, flonflons et chansons. On y a même fêté des noces, à la fontaine Saint***. C’est dire.
Toujours, on buvait l’eau à la fontaine. Toute la question étant de savoir – De quel côté ? Car la fontaine a deux goulottes, et comme chacun sait, » les jeunes mères qui veulent avoir une fille doivent boire à la goulotte de gauche, celles qui veulent un garçon boiront à la goulotte de droite ». Ce n’est pas moi qui vous le dis, c’est le Bulletin annuel de la Société d’Art et d’Histoire du Tonnerrois.
Tous et toutes, jeunes et vieilles, filles ou garçons, on sentait bien qu’on risquait gros, à y boire. Mais on buvait, et on rapportait souvent de l’eau dans des bouteilles en plastique, à la maison.
Longtemps, longtemps, le saint-sans-tête a gardé la fontaine. Mais un beau jour, sur le gris doux verdâtre de la statue familière, on a découvert une tête insipide, d’un blanc cruel. J’ai appris depuis que ce saint, l’abbé de***, était mort assassiné. Et que ce collage de la tête à*** n’était pas le premier : il y avait eu un précédent, après la Révolution. Tristes restaurations. C’était le début de nos misères.

Au fil des années, les promeneurs du dimanche étaient devenus plus nombreux.
Et l’autre été, une dame nous a alpagués près de la Fontaine, parce qu’on avait jeté un sachet dans une poubelle privée du « parking » attenant.
– Mais qui êtes vous Madame, pour nous parler comme ça ?
– Je suis la propriétaire des lieux, et la descendante du Comte de… du château de…
J’ai manqué de répartie. C’est sur le chemin du retour seulement que j’ai murmuré in petto
– Et moi Madame, je suis l’arrière-petite-fille du tailleur de pierres d’un village du coin.
…Propriété privée, notre forêt, sa fontaine et ses nymphes ?…
L’automne dernier déjà, un arrêté municipal recommandait un strict respect du lieu, sous peine d’amende.
Au printemps, peu après le Grand Confinement, le mince sentier qui mène à la Fontaine était fermé, envahi par les ronces et les herbes folles.
Hier, j’y retourne, pour en avoir le cœur net. Je n’étais pas plus tôt devant le sentier enchaîné qu’un monsieur m’apostrophe –DÉFENSE D’ENTRER ! – Je parlemente. Il se lamente. – Obligés d’en arriver là… vous vous rendez-compte… toute une famille qui se baignait TOUTE NUE dans la fontaine l’autre jour… j’ai des enfants vous savez, moi… et ces malotrus qui m’ont agressé avec leurs chiens, à la Pentecôte… et les gendarmes qui mettent une heure à arriver…
Je m’esquive poliment.
– Ces manants si hardis de troubler l’onde pure, c’était une de mes filles, avec quelques amis. Ils avaient cru ingénument pouvoir se promener ici comme toujours, avec leurs chiens. Mollement poursuivis par la Maréchaussée, qui n’a pas que ça à faire.
Aujourd’hui, je voulais vous raconter d’autres fontaines, mais cette histoire m’a entraînée trop loin.
Ce matin, je suis retournée à Tonnerre, pour y chercher les images d’une source plus sombre, dans laquelle chacun chacune peut encore, à loisir, sombrer. Et demain, j’irai en revoir une autre, quelques kilomètres plus loin, plus inquiétante encore peut-être, pour en rapporter les photographies que je joindrai à ces pages.
Au moment où je vous écris, ce sont d’autres eaux qui m’entraînent. Celles où se jettent toutes les sources du monde, pour finir. Le « Poème de la Mer, infusé d’astres, et lactescent »,
où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend.
– Avez-vous-vu les images de ces petits bateaux ivres de migrants qui depuis quelques mois, tentent de traverser la Manche ?