d’ici et d’ailleurs, 5
Montreuil, dimanche 7 juin 2020

Le Blanc est enfermé dans sa blancheur.
Le Noir dans sa noirceur.
(…)
Regarde, il est beau, ce nègre….
– Le beau nègre vous emmerde, madame.
Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs.
Moi je veux dire que je suis quelqu’un. Je veux le dire dans le métro, à la télé, au cinoche, TOUT FORT. Je vois les tronches roses en costard me regarder par en dessus la tête. Je me regarde disparaître dans leurs yeux, leurs tests. Je cause tout fort mais quand même j’existe pas. Sapphire, Precious.
Ce matin, en bas du quartier Bel-Air, les cloches de Notre Dame des Foyers sonnent à toutes volées. Les fidèles y sont de toutes les couleurs, comme dans les autres paroisses de la ville. Sur la place de la mairie, des gens de toutes les couleurs prennent leur café. C’est normal. C’est comme avant.
De retour à Montreuil après 3 semaines d’absence, les affiches « Pas de retour à l’Anormal » sont toujours là. L’injonction sonne étrangement aujourd’hui. – C’était quoi, l’Anormal, hier ? C’est quoi, maintenant ?
Pendant les mois les plus durs, on a fini par admettre que densément peuplé, pauvre, et sous-équipé sur le plan sanitaire, le 93 avait payé un tribut particulièrement lourd. On a moins parlé alors de la couleur des personnes les plus frappées par la pandémie – morbidité, travail éreintant, perte d’emploi. Ça crève les yeux pourtant. Puisqu’ici plus qu’ailleurs en France, on est de toutes les couleurs. Maintenant, tout le monde parle de la couleur de nos peaux.
La ville n’avait pas attendu le 11 mai pour se déconfiner : dès la fin avril, on y circulait déjà beaucoup plus. Puis la vie a très vite repris. Elle occupe maintenant visiblement la rue : les queues s’allongent toujours devant les petits commerces, et les terrasses s’étendent deux fois plus sur les places et les trottoirs. Le confinement avait vidé les quartiers, réduit les voix au silence – mais un peu partout des murs, des fenêtres et des balcons disaient une colère muselée, dénonçaient l’injustice, l’abandon du service public surtout, criaient MERCI aux héros ordinaires, à chaque coin de rue. Aujourd’hui, dans l’effervescence de l’activité retrouvée, les affiches, les banderoles et les tags du confinement sont moins visibles, leurs messages, moins audibles. Nombre de messages d’ailleurs, ne sont plus là. Les seuls à se renouveler ici et là, et à hurler en capitales éclatantes, sont ceux des « colleuses ».
L’Anormal qu’on dénonçait hier dans les rues – c’est à dire l’intolérable qu’on supporte au quotidien – c’était surtout la violence sociale, et la violence faite aux femmes. Le racisme, la discrimination, ici, ne s’affichaient et ne s’affichent toujours nulle part – ou presque.
Ce qui s’expose, par contre, ce sont des figures tutélaires, emblèmes de la ville-monde : plus durablement inscrites, elles incarnent une certaine idée de la République, le « vivre ensemble ». Parmi elles, beaucoup d’icônes noires. Comme Aimé Césaire, au pied de la plus haute tour (c’est le centre administratif de la ville), Basquiat, en face de chez nous, Nelson Mandela et Tupac Shakur, peints par l’artiste montreuillois Espion, devant l’école Pablo Picasso. Et tout là-haut, au dessus de la piscine des Murs à pêches, peint par JBC, un autre montreuillois – Franz Fanon.

Le 2 juin après-midi, j’étais au bord de l’Armançon, en Bourgogne. Il faisait chaud. Deux enfants métis se baignaient dans la rivière. Sur les berges, avec leur mère Fanta, originaire de Kayes à l’ouest du Mali, qui travaille et vit dans le 93 comme leur père Nicolas (ses parents habitent le village d’à côté), on parlait du racisme, aux Antilles et ailleurs. Je regardais les enfants, et je pensais à nos petits-enfants métis, qui se baignaient au même endroit le mois dernier.
Puis la famille franco-malienne est partie. Et des jeunes du village sont arrivés. Je les regardais jouer au basket dans la rivière. Et je pensais aux jeunes sportifs qui s’entraînent le soir sur les plages de Dakar, par milliers. Et à la jeunesse qui au même moment, manifestait à Minnéapolis. Aux jeunes Blancs qui manifestent aux côtés de jeunes Noirs, dans des villes des Etats Unis. Aux jeunes multicolores, à la sortie des écoles, à Montreuil.
« Je ne peux pas oublier que je suis une femme. Mais je peux oublier que je suis blanche. Ça, c’est être blanche. Y penser, ou ne pas y penser, selon l’humeur. En France, nous ne sommes pas racistes mais je ne connais pas une seule personne noire ou arabe qui ait ce choix », écrivait Virginie Despentes le 4 juin*. Soit. Mais il y a aussi des lieux en France où on peut moins qu’ailleurs oublier qu’on est blanc – c’est mon cas, à Montreuil, et ce n’est pas une question d’humeur. Des lieux où on peut plus qu’ailleurs je crois oublier un instant, une heure ou davantage, qu’on est noir, arabe, asiatique ou métis. Comme ici, où la notion de « minorité visible » fait à peine sens, parce que tant de gens y sont venus de tous les horizons, depuis plusieurs générations parfois, que tant de couples « mixtes », tant d’enfants de toutes les couleurs y vivent. Que des murs mêmes, sont couverts d’enfants de toutes les couleurs.
Ce qui ne veut pas dire que le racisme n’existe pas à Montreuil. Mais que – vivre dans une peau blanche, noire ou métisse à Montreuil ou dans un village de Bourgogne, ce n’est pas la même chose. D’autant que la « diversité » est représentée ici par de multiples instances. Et puis la ville vient d’élire – de réélire son maire, Patrice Bessac. Dans son équipe, nombre d’adjoints et de conseillers sont issus de cette « diversité ».
Ce qui ne s’expose pas mais qui se voit, se touche et se sent ici au quotidien, dans la rue, au travail et à la maison, ce sont des solidarités, des voisinages, des camaraderies, des amitiés, des amours – qui s’incarnent dans des familles, des liens, des pratiques, des engagements – de la maison à l’école, au lycée, au bureau ou à l’atelier. Des moments où j’oublie que je suis plus ou moins blanc.he, ou brun.e, ou noir.e.

J’existe dans les profondeurs de la solitude,
méditant mon véritable objectif
Essayant de trouver la paix de l’esprit, tout en conservant mon âme
Constamment désireux d’être accepté, et de recevoir le respect de tous
Tupac Shakur
S’il n’y a pas de manif anti-racistes ces jours-ci à Montreuil, c’est parce qu’on est aux portes de Paris : les montreuillois.e.s vont grossir la vague d’une protestation réveillée par l’énorme élan de dénonciation du meurtre de Georges Floyd et de tant d’autres Noirs aux Etats-Unis. Le 2 juin, puis hier – des jeunes surtout, partout en France. Beaucoup de « minorités visibles », mais beaucoup de Blancs aussi. Ils crient « Justice pour Adama » – les conditions de la mort d’Adama Traoré en 2016 sont comparées à celles de la mort de Floyd – et ils protestent contre la violence exercée par des policiers et des gendarmes sur des personnes racisées.

– Bien sûr, c’est la priorité, dénoncer ce scandale des faits de violence raciste dans la police et la gendarmerie. Sans doute avez-vous déjà pris connaissance de l’enquête réalisée à ce sujet par Mediapart et Arte Radio ? – sinon, en voici le lien.**
Bien sûr, il y a cette longue mémoire des morts, des blessures, des exactions et des humiliations. Des crimes de Vichy à Charonne, Clichy-sous-Bois ou Beaumont sur Oise.
– Bien sûr, il y a aussi au sommet de l’Etat, un déni du racisme, et une lenteur dans la reconnaissance des crimes. L’historien Pap Ndiaye avait des mots très mesurés pour évoquer ça, l’autre jour.***
Mais avant tout, il y a le racisme tout court, le racisme présent sous une infinité de formes et d’intensités, dans tous les milieux, et toute la société. Un racisme à plus ou moins bas bruit, qui a résisté à la devise républicaine, à la Déclaration des Droits de l’Homme, aux slogans de SOS racisme, aux rodomontades des années blacks-blancs-beurs. Un racisme qui bien souvent s’ignore, qui est toujours là, et dont la discrimination policière, quand elle s’exerce, n’est qu’un symptôme.
Ma bouche
sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche,
Ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir.
: ces mots du Cahier du retour au pays natal, d’Aimé Césaire, sont écrits sur le grand mural de la tour Altaïs, en plein cœur de la ville, à côté de la photo du poète. Et cette photo est tramée de mots, de centaines, de milliers de mots.

* Lettre d’intérieur, A. Trappenard, France inter 4 juin.
*** France inter, 7h40 le 4 juin.





