« voisins vigilants »

d’ici et d’ailleurs, 3
Lézinnes, le 29 mai 2020

Qui maintenant pleure quelque part dans le monde
Sans raison pleure dans le monde
Pleure sur moi

Qui maintenant rit quelque part dans la nuit
Sans raison rit dans la nuit
Rit de moi

Rainer Maria Rilke, Heure grave. 1900*

Hier, Guy Bedos est mort. Et hier soir, on a élu le nouveau maire, c’est à dire la nouvelle maire du village d’où je vous écris, le village de ma grand-mère, 674 habitants aujourd’hui. L’un dans l’autre, comme elle disait, voici deux mots aussi célèbres que sibyllins du premier : Quand on voit ce qu’on voit et  qu’on entend ce qu’on entend, on a bien raison de penser ce qu’on pense. Et aussi : Il devient difficile d’être de gauche. Surtout quand on n’est pas de droite.

La mairie de Lézinnes, dans l’Yonne

                                                     

Douce France,
Cher pays de mon enfance…
Charles Trenet, 1943/1947

L’élection a été drôlement compliquée. Ça s’est passé hier à 20h30 à la salle polyvalente, au lieu-dit La Gravière du moulin, près de la rivière. Silence, masques, l’heure est grave. Les 15 conseillers municipaux élus le 15 mars étaient inscrits sur une même liste, conduite par un maître d’œuvre de 50 ans. Or hier soir, il ne recueille que 6 voix. Celui sur lequel les voix se sont reportées, refuse la charge. Alors les conseillers revotent. Et la tête de liste est définitivement écartée, au profit de la dame qui vient de se porter candidate contre lui. Tandis que le vote  continue pour élire les adjoints, je sors. Sur le pas de la porte, deux électeurs-spectateurs fument leur clope. – Hé ben ça promet dit l’un. – Aïe aïe aïe, dit l’autre. Je demande : – Qu’est-ce qui s’est passé, avec cette liste ? – … C’est simple, depuis le 15 mars, il s’est passé bien des choses, on a eu le temps d’observer les gens, et il y en a qui ont révélé leur vraie nature. Il y en a pour qui c’est devenu très dur, ici. Et il y en a qui disent – Moi, c’est pas mon problème. Alors, forcément…

Et ce matin, une villageoise – Quelle honte ! quelle trahison !… Et une autre – Le village va être coupé en deux !

Aux armes ! et cœtera
Serge Gainsbourg, 1979

Douce France,
Cher pays de mon enfance…
Rachid Taha, Carte de séjour, 1986**

Un œil bleu grand ouvert sur fond jaune. « PROTECTION VOISINS VIGILANTS en liaison immédiate avec la Gendarmerie », dit l’œil, à l’entrée du village. Je fais le tour du pays : sur toutes les routes, à toutes les entrées du village, des panneaux jaune d’or sont placés sur le support même de chaque panneau routier, directement sous le nom du village et le n° de la départementale, avec la même mention – ou bien, plus soft : « PROTECTION PARTICIPATION CITOYENNE en liaison immédiate avec la gendarmerie. » Même signalétique à l’entrée de plusieurs villages, dans un rayon de 10km.

Sur son site, la start-up marseillaise raconte sa success-story : inspirée du « neighbourhood watch » en 2002,  elle crée en 2012 un système d’alerte, un journal de quartier, une messagerie, une signalétique dissuasive, en 2014, le service Mairie Vigilante, en 2016 l’application mobile Voisins Vigilants sur iOS et Android. En 2017 Voisins Vigilants devient Vigilants et Solidaires.

« Autorisé par le préfet et destiné à dissuader les cambrioleurs, le principe de ce dispositif repose sur le volontariat de plusieurs habitants référents d’un quartier, ou d’une rue. Votre rôle de voisin vigilant : signalez tout fait anormal aux abords de votre demeure, société ou de celle de vos voisins, notez les immatriculations des véhicules suspects et effectuez si possible une description sommaire de leurs occupants, avisez la brigade locale de votre absence prolongée et laissez une apparence habitée de votre domicile (relevé du courrier par un voisin, systèmes automatiques d’éclairages…). »
– C’est une milice, résume un commerçant du coin. – C’est anonyme, me dit un autre : on n’a pas le droit de savoir qui en fait partie.

J’appelle la gendarmerie d’Ancy-le Franc pour savoir comment ça marche : – Adressez-vous à la mairie, me dit-on. Vous serez inscrits sur la liste, et vous aurez une petite formation, mais rassurez-vous, c’est quelques heures à peine.

Naturellement, il n’y avait pas moyen de savoir si, à un moment donné, on était surveillé. Combien de fois, et suivant quel plan, la Police de la Pensée se branchait-elle sur une ligne individuelle quelconque, personne ne pouvait le savoir.
G. Orwell, 1984,  1967

À une question écrite sur le dispositif « voisins vigilants » posée au ministre de l’intérieur en 2014, le ministre répond en 2015, en rappelant « Le dispositif de participation citoyenne, généralisé en France à partir de 2011 » selon « un protocole entre les forces de sécurité de l’État et les élus encadre strictement cette participation citoyenne. » Cette « démarche partenariale et solidaire associe les élus et la population d’un quartier ou d’une commune à la protection de leur environnement ». Puis, il précise que « parallèlement à cette démarche institutionnelle, le site internet « voisinsvigilants.org » a été créé par des particuliers en mars 2012. Ce site ne revêt aucun caractère officiel et n’a, dans ses objectifs initiaux, aucune vocation partenariale avec les forces de sécurité publique. S’agissant du dispositif institutionnel de participation citoyenne, les premiers résultats constatés dans les communes qui l’ont mis en œuvre sont très favorables.»***

L’œil grand ouvert, toujours. Je revois, j’entends

– à six ans ma mémé et tous les autres – Dieu te voit, Dieu te regarde, Dieu est partout… – Où se cacher ?… c’est terrible
– à dix ans peut-être – le grand vitrail d’une petite église dans un village de l’Oise dont j’ai oublié le nom – œil immense et hypnotique dans son triangle
– l’œil Oudjat soigneusement recopié à l’atelier modelage des moins de 15 ans, au Louvre – protection magique,  langoureuse et belle
L’œil était dans la tombe – accès de claustrophobie
… et tutti quanti. Œil de la Providence, des Françs-maçons, des Illuminati, Mauvais œil… Big Brother…. Surveiller et punir

Le 8 octobre 2019, quatre fonctionnaires étaient assassinés à la Préfecture de police de Paris. « L’administration seule et tous les services de l’Etat ne sauraient venir à bout de l’hydre islamiste. Non c’est la Nation toute entière qui doit s’unir, se mobiliser, agir, dit alors E. Macron dans son hommage aux victimes. Une société de vigilance voilà ce qu’il nous revient de bâtir. La vigilance, et non le soupçon qui corrompt. La vigilance : l’écoute attentive de l’autre, l’éveil raisonnable des consciences. C’est tout simplement savoir repérer à l’école, au travail, dans les lieux de culte, près de chez soi les relâchements, les déviations, ces petits gestes qui signalent un éloignement avec les lois et les valeurs de la République. »

Vigilance citoyenne : de la périphérie au centre du village – l’œil voit tout. Étranger, délinquant en puissance, passez votre chemin.

By the way : de nombreux articles signalent une inflation de délation auprès des services de police, pendant le confinement. Surtout dans l’est de la France. Ici, on n’a pas attendu le Covid 19. Une voisine m’a donné à lire une lettre adressée en février dernier par un candidat aux municipales aux habitants du village, longue suite de graves accusations de concussion, corruption etc. contre 15 personnes – il n’a obtenu que 11,6% des voix le 15 mars.

…L’ensemble de cet édifice est comme une ruche dont chaque cellule est visible d’un point central. L’inspecteur invisible lui-même règne comme un esprit ; mais cet esprit peut au besoin donner immédiatement la preuve d’une présence réelle.
Cette maison de pénitence serait appelée panoptique, pour exprimer d’un seul mot son avantage essentiel, la faculté de voir d’un coup d’œil tout ce qui s’y passe.
 Jérémie Bentham, Panoptique, 1791.

Ancienne prison d’Autun, juillet 2019, vidéo de Yazid Oulab.

– Et soudain, aujourd’hui, je me souviens de l’été dernier. Notre amie Nurith Aviv m’avait proposé de l’accompagner au Festival d’art sacré d’Autun, où elle présentait plusieurs de ses films. Ensemble, on visite les lieux d’exposition, dispersés à travers la ville. Et là, dans l’écrasante chaleur de l’après-midi, on entre dans la fraîcheur circulaire, la pénombre de l’ancienne prison d’Autun – une prison panoptique, construite au 19è selon les préconisations de Bentham, désaffectée depuis plus de cinquante ans. Tous les yeux morts des cellules vides nous regardent. Et ce qui est devant nous, aussi, nous regarde. C’est une vidéo, l’œuvre d’un artiste né en Algérie, Yazid Oulab, Le  souffle du récitant comme signe.(Ouvrons les yeux pour éprouver ce que nous ne voyons pas, ce que nous ne verrons plus – ou plutôt pour éprouver que ce que nous ne voyons pas de toute évidence nous regarde pourtant comme une œuvre de perte, écrivait G. Didi-Huberman dans Ce que nous voyons, ce qui nous regarde) :
Sur un écran noir, s’élèvent et tremblent les filets fragiles de fumées d’encens, au rythme d’une récitation soufie. Et c’est tout. 

Qui maintenant marche quelque part dans le monde
Sans raison marche dans le monde
Vient vers moi

Qui maintenant meurt quelque part dans le monde
Sans raison meurt dans le monde
Me regarde.
*

* Heure grave, poème de R.-M.Rilke, chanté par Colette Magny :

** Douce France, par Rachid Taha, Carte de séjour, https://www.youtube.com/watch?v=Z8wrvbs9l8Q

***publiée dans le JO Sénat du 16/04/2015 https://www.senat.fr/questions/base/2014/qSEQ141013406.htmlcf Romain Mathieu, Le sécuritaire au quotidien, Savoir/Agir 2010/4, https://doi.org/10.3917/sava.014.0085

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