Montreuil, lundi 11 mai 2020
Le jour se lève et j’irais bien chanter
Avec le merle d’à côté…
Les Rita Mitsouko
Ding dang dang (ringing at your bell)*
Hier déjà le parc des Beaumonts était rempli comme jamais, de gens de tous les quartiers alentour – enfants, parents, vieux, jeunes, marchent dans les allées, vont à bicyclette, se posent dans l’herbe… Dans les rues on se fait signe. On ne porte pas de masque, ou si peu. Dans une voiture, vitres baissées, un type hurle de joie…

Le jour se lève, il vente, il pleut. J’irais bien chanter pourtant, moi aussi.
Beaucoup aujourd’hui préparent la reprise d’une vie semblable et différente, certains ont déjà commencé. À l’instant, une amie me parle de l’institution dans laquelle elle travaille, et des normes qu’on tente d’y appliquer : « ubuesques ». – Vous vous souvenez du Père Ubu, et de sa Nef des fous ? ( dont vous trouverez une interprétation épatante au Louvre, le jour où on pourra y retourner, par Jérôme Bosch, le maître des cauchemars.)
PÈRE UBU Si ! Si ! Arrivez. Je suis pressé, moi ! Arrivez, entendez-vous ! C’est ta faute, brute de capitaine, si nous n’arrivons pas. Nous devrions être arrivés. Oh ! oh, mais je vais commander, moi, alors ! Pare à virer ! À Dieu vat. Mouillez, virez vent devant, virez vent arrière. Hissez les voiles, serrez les voiles, la barre dessus, la barre dessous, la barre à côté. Vous voyez, ça va très bien.
Il n’empêche. J’irais bien chanter avec le merle d’à côté.
Chanter la ville aimante, patiente et digne, les voisins qui se sont entr’aidés et qui s’entraideront. Ceux qui se sont souri en chemin, ceux qui se sont parlé.
Ding dang dang, ringing at your bell…
Les cloches de Saint-Pierre Saint Paul qui ont sonné chaque soir, chaque midi l’église ouverte un peu, la permanence quotidienne à la mosquée Gaston Lauriau, les associations solidaires mobilisées, partout, les petites mains du quartier, partout, les collectes et les distributions, partout, les gens qui ont continué leur boulot, tout simplement, tant et tant de gens qui ont tenté d’accompagner le travail des enseignants… Les jeunes qui ont aidé les vieux (merci Antoine), les vieux qui ont aidé les jeunes, de loin.
Les gens qu’on ne voyait qu’à la télé mais qu’on savait là, et qu’on croisait peut-être en faisant les courses, si fatigués. Et que quelques-uns, au feston ajouré des fenêtres, ont applaudi chaque soir, 55 jours durant. Tous ceux que la ville remercie aujourd’hui en Une du Montreuillois : personnel médical-commerçants-sécurité nationale-postiers-éboueurs-agriculteurs.
Les associations, les maisons de quartier, les théâtres, les salles de concert, les artistes qui se mobilisent et se réinventent dans le virtuel, partout, pour tenir le temps qu’il faudra, nous rencontrer là où nous sommes, nous accompagner : nos boîtes mails s’emplissent de leurs messages, de leurs spectacles gratuits.
Chanter les « groupes » du quartier, les amis inconnus qui ont fait circuler le monde dans nos téléphones, les bateleurs du temps des masques, les filtres, parodies, détournements qui nous ont divertis, les chorales pixellisées, les musiciens solitaires, les comédiens seuls en scène, les lectures à tous vents, les livres effeuillés. Tous nos théâtres intimes, nos messages ébouriffés, juste pour nous. Les créations partagées, les recettes subtiles, la salade de feuilles et fleurs, les airs joués au piano, les chansons du bout du monde. Les contemplations silencieuses des ami(e)s des champs, les heures longues et claustrées des ami(e)s des villes. Les super masques cousus main, les affreux Coco et Terminator (le virus qui ravage le monde entier), et les alter-egos qui s’arment en silence, et mutent, pour affronter l’adversité.
Le parc des Beaumonts ouvert sur le paysage, le jardin secret et les grands arbres qui vous surprennent au cœur de la Cité, square Lénine. Tous les jardins secrets. Tous les jardiniers. Les lilas puis les glycines qui débordaient des murs, tous les parterres, les arbres offerts aux insectes, aux oiseaux, toutes les bêtes du quartier, les hérissons, les canards plus gracieux qu’un cygne sur la mare perchée, les hirondelles qui sont arrivées. Les coquelicots qui poussent derrière les grilles, les bluets dans les terrains vagues, les salades dans les potagers.
Les amis d’ici, les amis de plus loin, qui nous ont donné des nouvelles, des vraies, indubitables : la maman d’Odile, centenaire dans une maison de retraite où elle a été et reste bien accompagnée, Aliocha, né au plus fort de la pandémie, qui va très bien, David, qui aide des soignants dans des EHPAD, et les invite à lire Freud, Considérations actuelles sur la guerre et la mort, 1915. La belle histoire de la famille de Marie-Paule, notre amie de la rue Alexis Lepère : – Elle est médecin pompier et lui pompier, à Montreuil. Leurs deux enfants sont confinés dans un petit village à 50 km, et ils se relaient jour et nuit, sirènes hurlantes. La maîtresse demande au maire d’ouvrir une classe pour les petits, les administrés acceptent tous, la nouvelle se répand, puis six enfants y sont encore accueillis. Les deux pompiers attrapent le virus, leurs enfants aussi. Confinement total. Ils vont bien maintenant.
J’irais bien chanter avec les merles d’à côté, et les artistes – ils sont si nombreux autour d’ici, dont les gestes ne couvrent pas les murs, mais qui, dans les murs de leurs ateliers, mûrissent des fruits que nous goûterons plus tard. Chanter les trésors sertis de silence des créations qu’ils ont partagées avec nous, émerveillés de ces peintures, ces installations, ces musiques, ces films nés en captivité. Et le bateau de Christian, frêle comme un papillon de mai (un bugsier) qui remontant la Dhuys, a dérivé jusqu’ici.
– Je ne sais pas pourquoi, mais les termes de déconfinement et de déconfiture se mélangent dans ma tête, m’écrit Pierre ce matin. – Grâce à Brigitte Fontaine, cher Pierre, et ses fruits confits du 21 avril !…à tous les bons poètes qui dans la presse et sur le net ont partagé sans ambages, la confiture exquise de leurs folies, leurs humeurs, leur science.
Avant de vous quitter, je chanterai les artistes qui prennent fermement une parole que nos politiques ne prennent pas, qui font un bilan sans concession des temps que nous vivons, et proposent des actions concrètes – pas seulement pour le monde de l’art, du théâtre ou du cinéma, mais pour nous tous, maintenant, tout de suite.
La colère d’Ariane Mnouchkine par exemple**,
et celle de Vincent Lindon***.
Le jour se lève et j’irais bien danser
Avec les feuilles du peuplier
La lune pâle traîne encore un peu
Regarde la, elle ferme les yeux
Quand je vous aurai quittés, J’irai danser sous la carcasse de ferraille du 138 rue de Paris, surmontée d’un fanal (résister Lucie Aubrac). Tout au travers, en haut, on a écrit le mot d’Eugène Varlin – Tant qu’un homme pourra mourir de faim à la porte d’un palais, il n’y aura rien de stable dans les institutions humaines
Danser dans le square Hilaire Penga, alias Jungle People, ce pionnier et passeur de la musique et des cultures africaines, qui était basé ici, à Montreuil – je suis sûre qu’il va rouvrir bientôt
Danser sur la terrasse de tous les cafés du quartier, jusqu’à ce qu’elles rouvrent,
Devant l’école Pablo Picasso, où Liberté s’écrit dans presque toutes les langues,
Devant la Brasserie du coin, où la bière fermente, les graffeurs, la musique et les voisins aussi
Danser dans la ruelle où Léo m’a emmenée, là où des bêtes en mousse des bois tapissent les murs, et des petits hommes descendus de leurs falaises du Tassili, sont venus chasser jusqu’ici
Danser devant l’entrée de la supérette, où un poète, un philosophe la semaine dernière a écrit – cela aussi passera
J’irai voir mûrir les cerises dans le sentier des Mûrs à pêches, j’y retournerai au temps des cerises, et j’irai m’asseoir au jardin, ou dans mon bureau sous le toit.

À vous toutes, à vous tous, qui avez lu quelquefois cette chronique,
à vous qui m’avez écrit, répondu, et qui avez nourri ces pages
à vous dont les yeux parcourent ces lignes,
Je dis un grand merci.
Marie

Post-scriptum : à vous, ces vers de La Fontaine, avec lesquels s’ouvrait ce journal. C’est l’histoire d’un songe qu’on interprète – une histoire de Mogol, de vizir et d’ermite.
Si j’osais ajouter au mot de l’interprète,
J’inspirerais ici l’amour de la retraite :
Elle offre à ses amants des biens sans embarras,
Bien purs, présents du Ciel, qui naissent sous les pas.
Solitude où je trouve une douceur secrète,
Lieux que j’aimai toujours, ne pourrai-je jamais,
Loin du monde et du bruit, goûter l’ombre et le frais ?
**https://blogs.mediapart.fr/martine-lecoq/blog/090520/colere-ensoleillee-interview-dariane-mnouchkine
***Un appel de Vincent Lindon : « Comment ce pays si riche… » You tube 6 mai














