le rouge et le vert – passages

Montreuil, vendredi 8 mai 2020

Ces jours-ci comme depuis plusieurs semaines, orientations, aveux d’ignorance ou d’impuissance au plus haut niveau croisent les questions primordiales qui se posent localement : les 6 pages que Libé consacrait hier à la question « pourquoi l’Afrique résiste » émettent des hypothèses sans bien sûr rassurer ceux qui s’en inquiètent, la réponse de Macron aux artistes en apaise certains en en laissant d’autres perplexes – sans parler de l’école : je ne connais aucun parent autour de nous qui y voie clair aujourd’hui sur la réouverture et l’offre scolaire qui seront réellement proposés dans les jours à venir. La situation s’améliore dans les EHPAD et dans les hôpitaux, mais les personnes âgées restent menacées, et le Département, surpeuplé, traumatisé par une forte mortalité, pauvre, et incroyablement sous-doté au plan médical, sera de nouveau le plus exposé en cas de récidive.** À Montreuil, la nouvelle est tombée hier soir : les 500 000 masques qui devaient être distribués lundi aux habitants (chacun doit en recevoir un) ont été volés en route.
Archi-rouges parmi les « rouges », nous serons parmi les derniers à profiter de cette liberté relative dont les « verts » pourront jouir dès le 11.

Nous n’irons plus au bois, les lauriers sont coupés
La belle que voilà, ira les ramasser…

Montreuil-sous-bois (de Vincennes), ville « rouge » en banlieue rouge, ne va plus au bois depuis le 17 mars. Elle reste très verte pourtant : sur un écran en mode « satellite », ça se voit du premier coup d’œil, aux squares et aux grands parcs (– comme celui des Beaumonts souvent parcouru sur ces pages), aux zones humides, aux carrières, et surtout, aux jardins, reliquat d’un passé agricole.
Fermés, le « jardin remarquable » Pouplier, et le Jardin-école, ses ateliers pédagogiques et son musée horticole – seuls restent en service, les « paniers du petit marché du vendredi. » Ouvrira-t-il pour les vendanges ?
Fermé, le lycée des métiers de l’horticulture et du paysage, ses performances, ses bouquets et ses portes ouvertes. Entr’ouverts, les Jardins Familiaux qu’on cultive au pied des immeubles ou au milieu des Murs à pêches, accessibles à 1 seule personne par parcelle (mais pas aux enfants), 1h par jour. Quant aux jardins partagés, moins faits pour le maraîchage que pour créer des liens, leurs responsables doivent y faire respecter la rotation de 2 personnes au plus dans des parcelles non contigües…. Et partout, bien sûr, il faut observer une charte de distanciation et de désinfection.

Nous n’irons plus au bois les lauriers sont coupés
La belle que voilà ira les ramasser
Entrez dans la danse
Voyez comme on danse
Chantez dansez embrassez qui vous voudrez
!

Je suis retournée aux Murs à Pêches. J’ai arpenté les sentes, jusqu’à ces recoins envahis d’herbes tendres sous de hautes frondaisons, dans le parfum fort des sureaux, des seringas et des chèvrefeuilles. Impasse Gobétue, le ru qui coule pas loin… Les jardins sont fermés, et je n’aperçois personne dans les parcelles, par les interstices des clôtures, mais les chemins sont ouverts. Aux abords des pires murailles de béton, chaos industriels, désolants non-lieux suburbains, les chemins sont une vraie campagne. Parfois le long des murs, une fresque vive –et cette figure élégiaque, qui pleure peut-être le temps où, dans ces vergers disposés en damiers, mûrissaient, sur les centaines de km de murs qui les tenaient au chaud, des fruits destinés à la table du roi.

Il y a peu, les Murs à pêches mouraient, abandonnés. Hier, ils revivaient. Des anciens, des associations, de jeunes riverains, la ville ont permis que leur promotion patrimoniale (site classé, jardin remarquable) n’en fasse un enterrement avec fleurs et couronnes : avant le Covid, on plantait tout, avec les pieds, les genoux, le nez, en musique et tout ce que vous voudrez. Entre friches et terrains vagues, les jardins étaient de mieux en mieux travaillés, et les sous-bois, riches par nature des plus savoureux sous-entendus (Nous n’irons plus aux bois : vieille histoire de contagion et de confinement des filles de joie au temps des rois), de plus en plus fréquentés. Fin mai, le Festival des Murs à pêches aurait dû rassembler tout le quartier pendant trois jours de fête : sera-t-il reporté à l’automne ? Supprimé?
Le long de la rue Pierre de Montreuil, puis de la rue Saint Antoine, tout autour des Murs à pêche, je ne vois personne dans les parcelles. Pourtant, ils sont tous là, tous fermés : le Théâtre de verdure de la Girandole et le Maquis culturel, les Circofollies et Racines en ville, le Sens de l’humus et les Jardins de la lune… Disparus dans leurs murs, les Léz’Arts, arrêtés, le Café social et les ateliers gratuits de jardinage de Culture(s)en herbe, destinés aux plus précaires. Tout en haut, au beau milieu des Murs à pêches et des Gitans, le  jardin des Fruits Défendus est fermé – un grand verger venait juste d’y naître.

– Que deviennent, pendant tout ce temps, ces Eden bien cachés ?

– Une chose est sûre : les jardiniers sont invisibles, mais partout, ça pousse. Il suffit de risquer un œil entre les palissades pour constater que là où un jardin a été (re)créé, il prospère – fleurs, fruits, légumes ou simples. Et si nous sommes interdits de paradis, ceux qui l’entretiennent, eux, partagent les images de leurs floraisons, et surtout, démultiplient leurs actions : culture,  agriculture et solidarité germent dans ces terrains. Depuis le début du confinement, ils agissent avec des riverains, et communiquent intensivement  sur leurs blogs – entre eux, mais aussi avec le CCAS de la Ville, et des associations qui interviennent localement, comme Quatorze (Architectures sociales et solidaires) ou Les restos du cœur. Dans les murs et tout autour, les affichettes prouvent qu’ici, on participe à la fabrication de masques et aux collectes de produits de première nécessité.

Ces actions entrent en résonance avec les réseaux producteurs-consommateurs, si nombreux dans les quartiers déjà avant. Les 9 AMAP aux noms qui claquent – le Cri du radis, les Castors Bio… mais aussi La ruche qui dit oui (commerce équitable, circuits courts) qui dès le 17 mars a vendu jusqu’à dix fois plus que d’ordinaire, et développe un projet de paniers solidaires à pérenniser après le déconfinement. Toutes ces associations semblent douées de cette vitalité rhizomatique qui leur permet de s’adapter aux sols les plus ingrats, d’inventer les outils les plus incongrus. Comme si, avec un lopin de terre, on avait une chance de s’en sortir. De la permaculture à l’agriculture durable, du bio au land art, de la cuisine au recyclage, elles partagent une même conviction, à laquelle la crise actuelle devrait nous contraindre d’adhérer – l’urgence d’agir pour l’environnement, de réduire la consommation et de bien se nourrir. Ils auront, nous aurons fort à faire.***

Tout au bout de la rue Pierre de Montreuil, un passage attire mon attention – je ne l’avais jamais vu avant cette étrange morte saison. Ça ressemble un peu à certaines arrière-cours, à Hambourg. Dans la ruelle, au pied de bâtiments industriels délabrés, trois hommes trient des feuillages sur le sol. Des feuilles en plastique, d’un réalisme troublant. Ce sont les Jardins de Babylone. Comme la brasserie La Montreuilloise, qui elle aussi, travaille tranquillement, ils devront plier boutique dès que débuteront la réhabilitation du site et la délocalisation des entreprises. La crise leur aura permis de prolonger de quelques mois, peut-être plus, leur activité dans cet espace hors du temps, empli du chant des merles.

* Libération, 7 mai** Libération, 8 mai*** « Climat : le patronat s’active pour infléchir les normes », Le Monde 22 avril. « Mettons l’environnement au cœur de la relance économique », Le Monde 5 mai

Photographies : la 1ère, Jardin partagé bd Aristide Briand, puis dans les Murs à pêche. À la fin : dans les bâtiments de la rue Pierre de Montreuil, entreprises Les jardins de Babylone et La Montreuilloise.

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