Antigone et le Covid

Montreuil, mercredi 6 mai 2020

Ah! si demain pouvait revenir la jeunesse !
Je lui dirais ce que m’ont fait les cheveux blancs…
Quand le soleil décline, il annonce ta mort
– Le sais-tu seulement? – il annonce ta mort
Lorsqu’il se lève, et toi, vas-tu longtemps encor
Jouer, manifester ta joie, ton insolence,
Vas-tu longtemps être amoureux de ton enfance
…?
Abû l-‘Atâhiya*

Depuis une semaine environ, le déconfinement est dans l’air : presque autant de monde qu’avant dans les rues, davantage de circulation, des restaurants qui affichent « à emporter »… Il paraît qu’à Paris, c’est la même chose. Et déjà se dissout lentement dans le paysage, ce qui hier s’inscrivait noir sur blanc sur la page implacablement vide du silence, au plus fort de la pandémie, quand à tout moment hurlaient les sirènes qui faisaient battre plus fort nos cœurs.
Restent imprimées dans ma mémoire, ces menues silhouettes qui s’aventuraient dans la ville empoisonnée, si visibles et si seules alors, dans la lumière d’un soleil radieux. Ces silhouettes, si souvent, de personnes âgées. On les voyait, on les voit régulièrement cheminer, sur les mêmes itinéraires, presque toujours sans masque.

Des enfants, on en voyait très peu. Les jeunes adultes, affairés à leurs travail, leurs courses, leur exercice physique, il était normal qu’on les croise. Ils sont de très loin les plus nombreux ici. Mais les personnes les plus fragiles, les plus exposées…
Il y avait les vieux encore jeunes, ceux qui marchent d’un pas alerte, courant même parfois, pour se tenir en forme. Il y avait les moins jeunes, moins gaillards, mais tout aussi déterminés. Il y avait des jeunes déjà vieux, les moins assurés peut-être. Et il y avait les vieux vraiment vieux, ou handicapés, qui s’avançaient à petits pas, avec leur canne parfois. Ce monsieur avec une prothèse à chaque jambe, qui passe chaque jour sous nos fenêtres, et s’est écroûlé devant chez nous avant-hier – pour se relever aussitôt bravement, avec l’aide d’une passante.

Ces personnes de plus de 60, 70, 80 ans, nous les retrouvons à la supérette du coin, ou patientant comme tout le monde, dans les queues devant les boutiques. Sans doute, les plus fatiguées d’entre elles auraient-elles pu faire appel aux réseaux de voisinage ou de solidarité qui se sont tissés dans la ville, dès le début du confinement. Sans doute ont-elles donc choisi ces sorties plus ou moins hasardeuses, et fréquentes. Avec pour destination, des courses d’autant plus parcimonieuses, qu’elles vivent souvent seules, ou à deux : une excursion, en liberté.
– Comment, en les voyant, ne pas songer à tous ceux, toutes celles qui sont privés de telles escapades? Aux six EHPAD qui nous entourent ? Il y a quatre ans, je les ai visités tous pour ma marraine, partie depuis, la veille de ses 100 ans. – Tous, dès le 11 mars, affichaient le même message : « L’intégralité des visites des personnes extérieures à l’établissement est suspendue. » À la porte de la Maison des Babayagas, l' »anti-maison de retraite » de Montreuil, à côté des programmes de yoga et d’arts plastiques, un mot annonce que « cet établissement est fermé depuis le 16 mars. »
Comment ne pas songer à tous ceux, toutes celles qui partagent cette claustration au péril de leur vie, chargés, en plus de leurs tâches ordinaires, d’accompagner l’isolement et la fin de vie solitaire de tous ces prisonniers ? Le 1er mai, le témoignage de Laurent Garcia, cadre de santé à l’EHPAD Les Quatre Saisons à Bagnolet, tout près d’ici, en disait plus long que tout discours.**

Antigone – Moi, je l’ensevelirai : Je trouve beau de mourir pour cela… Libre à toi de tenir en mépris ce que prisent les dieux.
Ismène – Je ne méprise pas mais je suis incapable d’agir contre les citoyens.

Sophocle***

La pandémie a l’immense mérite d’intensifier la réflexion sur les maisons de retraite, la fin de vie, la mort, les funérailles et le tragique.
Le 9 avril un article signé par Martin Winckler (médecin et auteur de La maladie de Sachs), Denis Labayle (médecin hospitalier) et Bernard Senet (médecin généraliste) posait la question la plus extrême parmi toutes celles que le Covid-19 a soulevées – et concluait : Va-t-on enfin prendre conscience que ce problème particulièrement aigu du « tri des patients », qui choque tant de gens aujourd’hui, existait chez nous de façon chronique, du fait de la réduction drastique du nombre de lits d’hospitalisation? Qu’un tri médical totalement inhumain existe également depuis longtemps entre pays riches et pays pauvres, sans que cela brutalise les bonnes consciences?…
– Parions que nos aînés seront mieux protégés contre les nouvelles pandémies s’ils vieillissent chez eux, grâce aux solidarités de proximité, familiale ou de voisinage », écrivait Monique Boutrand, le 24 avril.
En regard des informations récurrentes sur la surmortalité dans les EHPAD, l’encombrement des services funéraires et les problèmes de rapatriement des défunts, des critiques téméraires du « calvaire sanitaire » imposé aux jeunes générations, pour permettre la survie de quelques vieillards, des voix s’élèvent, plus audibles qu’hier, qui nous invitent à méditer sur notre mort, nos morts et leurs obsèques. – Réapprenons à nous séparer de ceux qui ne sont plus, écrivait hier René Salas, qui préconise l’invention de nouveaux rituels ( – tous ceux qui ont participé à des funérailles, ou de deuxièmes funérailles dans certains pays d’Afrique, comprendront bien de quoi il s’agit.) Hier aussi, Marie de Hennezel évoquait ce déni de mort si propre à nos sociétés occidentales, que la pandémie porte à un paroxysme.*****

Les Grecs célébraient plus que toute autre, la belle-mort des jeunes héros. La contrepartie de leur gloire, c’était l’outrage fait aux corps des vaincus, et l’absence de sépulture. À cette fin ignominieuse, Antigone ne se résout pas pour son frère. Nous ne sommes pas Polynice, et c’est contre la mort seule, que se livrent les combats singuliers d’aujourd’hui. Mais il se pourrait bien – qui sait ? – que tous, jeunes ou vieux, nous ayons besoin d’Antigone. S’il est vrai que pour nous, comme pour elle, la mort n’est pas une simple privation de vie, un décès, mais une transformation dont le cadavre est à la fois l’instrument et l’objet, une transmutation du sujet qui s’opère dans et par le corps. Les rites funéraires réalisent ce changement d’état. (J.-P. Vernant).
Héros tragiques d’aujourd’hui, ces personnels soignants qui risquent leur vie et parfois la perdent, luttent contre la mort, accompagnent les mourants, et assurent la dignité de leur fin – suscitant une sorte de catharsis chez les moins sourds d’entre nous.

… Parmi les vieux qui survivent au Covid, les uns sont plus morts que vifs, les autres, régénérés.
Je suis heureux aujourd’hui de t’annoncer que je suis guéri, écrivait Tahar Ben Jelloun (72 ans) le 10 avril à un ami éloigné. Je sens que cette épreuve m’a donné une énergie nouvelle; je suis vivant, comme tu sais, j’aime la vie.*****

Moi qui n’ai pas eu le Covid (- pas que je sache), je viens seulement vous annoncer, puisqu’il faut bien finir un jour, que cette chronique prendra fin dans cinq jours, le 11 mai.

Références :

*Abû l-‘Atâhiya (8è-9è siècles) in A. Miquel, Du désert d’Arabie aux jardins d’Espagne, trad. A. Miquel.
**France inter, 7h50, 1er mai   https://www.franceinter.fr/emissions/invite-de-7h50
***Sophocle, Antigone, trad. J. Grosjean.
****M. Winckler, D. Labayle, B. Senet, « Covid 10 : l’occasion de reconsidérer la fin de vie dans la dignité ? » Libération, 9 avril. M. Boutrand, « Nos aînés seront mieux protégés contre les nouvelles pandémies s’ils vieillissent chez eux », Le Monde, 24 avril. D. Salas, « Réapprenons à nous séparer de ceux qui ne sont plus », M. de Hennezel, « L’épidémie de covid-19 porte à son paroxysme le déni de mort»,  Le Monde, 5 mai.
*****J.-P. Vernant, L’individu, la mort, l’amour. Soi-même et l’autre en Grèce ancienne.
******Lettres d’intérieur, Augustin Trapenard, France inter, 10 avril.

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